Archive pour août 2008

Disparition de Mahmoud Darwich: Les rimes du désert

Samedi 16 août 2008

Mahmoud Darwich nous a faussé compagnie, le 09 août, laissant à ses lecteurs le testament d’une patrie rêvée et la redoutable armée des mots

 

Le poète arabe Mahmoud Darwich s’est éteint le 09 août à l’âge de 68 ans, suite à une opération à cœur ouvert. Avant qu’un vent de liberté ne caresse sa Birweh natale. Avant le Nobel grossièrement refusé par l’Académie. Symbole d’une génération meurtrie, la génération 1948, il s’était distingué par une poétique de l’occupation. Ses longues nuits d’exil avaient réussi à retourner, simplifier, récrire la condition coloniale. De conquête, l’occupation en était devenue une impasse historique. Cul de sac politique, faillite morale!!

Mahmoud Darwich, mettait au monde les vers du paradoxe: je suis une victime qui porte conseil au bourreau: votre guerre est perdue, demain au plus tard..Vous y êtes. Nous y sommes. Depuis 48 au moins. Nous sommes les Arabes de 48. Nous le resterons.

Arabes, comme la langue. Fils d’Ismaël. Ismaël fils d’Abraham. Abraham père d’Isaak…Arabe comme la langue. Dans la langue. Arabe de sang et de poésie. Vous connaissez la poésie arabe. Certainement. C’est l’essentiel. Tout en dépend, l’histoire, la religion. « Nous avons besoin de cette prose divine afin que triomphe le prophète », écrit le poète de Galilée.

La poésie arabe est le premier acte de culture; les rimes du désert, véritable nécessité à ponctuer le sable. Couchez en l’air, sous une tente si vous voulez, vivez de dattes et de lait, ce qui vous tombe sous la main… Mais ne composez pas n’importe quel vers, s’il vous plaît, suivez la rime, les modes. C’est simple. Vous seriez arabe, vous le sauriez. Cela est dans le sang. Cela est votre sang. Un poème.

Quand on a le désert, on ne peut qu’avoir la poésie. Tout l’univers à jeter dedans. Quand on a le désert, on invite tout le monde. C’est une question d’espace. C’est cela être arabe: un poète généreux. C’est cela Mahmoud Darwich: un poète, le cœur gros comme ça.

« Je ne connais pas le désert/ Mais j’ai poussé mots sur ses flancs/ Les mots ont parlé et je suis parti/ Je n’ai gardé que la cadence, que j’écoute et j’observe… ».

Ces vers de Darwich, résument. La poésie arabe est antérieure à sa conception, elle s’impose aux mots, elle est évidente: les mots ont parlé a-t-il dit…

Mais Mahmoud, insiste. « Je suis arabe, inscris/ Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été ! Et te voilà furieux !

La condition arabe, impossible dans les territoires, trouve sa réalisation dans les vers et dans leur étendue toute saharienne, A perte de vue et de réel. Ne viennent-ils pas du sable? Un sable mouvant et sec qui gave la bouche de l’occupant. La Palestine occupée? On voit bien, mais la terre appartient à ses poètes, les chars n’en ont pas idée, souvenir, les chars sont contre la terre, ils cassent tout et n’écrivent rien, ils n’ont pas le sens du rythme, comme Mahmoud. La terre appartient à son poète, comme la Palestine à Darwich. Une terre arabe: un poème généreux. Alors « inscris », je suis Arabe. Fils d’Ismaël. Ismaël fils d’Abraham. Abraham, père d’Isaak..

Néanmoins le poète arabe souffre suffisamment pour être dupe d’un poème. Une terre. Un combat. Il doute, avec beaucoup de certitude , de sa destinée. De l’immanence de la poésie. Du doute comme défense poétique contre l’ennui. Car Darwich croit en la faculté humaine de l’ennui « moteur du changement » nuance-t-il. Et il s’ennuyait de tout, lui même en premier:

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis ?
J’aurais pu ne pas être moi
j’aurais pu ne pas être ici…

L’avion aurait pu s’écraser
un matin
J’ai la chance d’être un lève-tard
j’ai raté l’avion
J’aurais pu ne pas connaître Damas, le Caire,
le Louvre ou les villes enchanteresses
/…/

J’ai la chance de dormir seul
de pouvoir écouter mon corps
de croire que j’ai le don de découvrir la douleur
et d’appeler le médecin, dix minutes avant la mort
Dix minutes suffisent pour vivre par hasard
pour décevoir le néant

Qui suis-je pour décevoir le néant ?
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Ce poète arabe généreux, qui n’était pas simplement un poète arabe généreux mais aussi le fils d’Ismaël, ennuyé-pour-changer, avait offert aux femmes son amour et son absence. Donc tout son amour. Il ne voulait pas s’en ennuyer. L’air éternellement hébété, une mèche flottante cachant un front pourpre comme aux premières galanteries pubères. Il leur dédiait ses poèmes. A l’une d’elle, sa maman, il s’était même promis. Aucune autre ne partagera sa vie, toute sa vie. Sa mère qui ne l’aura pris dans ses bras que quatre coups depuis son départ à l’université, là-bas à Moscou. « Je languis du pain de ma mère / du café de ma mère / du toucher de ma mère ». Une mère « empêchée » de son petit Ismaël …Petit-fils d’Abraham, Abraham Père d’Isaak….

Jamel HENI

Article paru sur Agravox.fr, le 16/08/08

Liens: http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43246

 

Les nouveaux rires L’expression de Tunisie, Vendredi 15 août

Vendredi 15 août 2008

Ramadan approche. Les télés qui feront le jeûne sont en pleine action. Elles mijotent les mêmes recettes, à quelques exceptions près . Sept minutes de psalmodie coranique, liturgies, Adhan Al-Maghreb, liturgies, une demie-heure de réclame, Yaourt et demoiselles, trêve de liturgies, puis sitcom…. La gargoulette d’eau pompée, on prend sa pub en patience et on guette sa sitcom1. Choufli Hal (sort-moi de là), un tas de rire pour tous.

Contradiction, quand tu nous tiens

La comédie de situation de notre confrère Hatem Belhadj est une chronique de voisinage étrange, un psychiatre loue chez une guérisseuse. Sliman Labiedh de son nom, collectionne les cas et les gags de famille. En une demie-heure, tout y passe. Matriarcat sympathique, (matriarcat tout de même), argent facile, passion fourbe, sournoiserie permanente…La culture scientifique du médecin ne s’oppose pas au charlatanisme de sa logeuse, ça ne traite pas de la même chose, c’est tout . Le divan soulage nos conflits, la tasse trahit nos convictions. Qu’il est ennuyeux de le répéter. Une conclusion de maternelle, casse-pieds et tout ce que vous voulez: nous sommes contradictoires en permanence. Or le déni de la contradiction est la première des bêtises, précise le jeune philosophe tuniso-français, Mahdi Bel-haj Kacem.

Cette bienveillance à la contradiction sauve la sitcom de toute moralisation. La reconvertit en moralité. Voilà qui ne plaira guère aux donneurs de leçons, fieffés moralisateurs, qui passent leur vie à redresser nos torts politiques, de jeunesse, d’opinion…. Les moralistes (les artistes), eux, détestent faire la morale. Ils simplifient nos contradictions, les écornent à nous en casser le nez. Nous en sommes plus lucides, moins rougissants. Nos amis les moralistes nous délestent de « complexes » inutiles, injustifiés et collectivement surmontables. Par simple sentiment d ‘égalité entre névrosés. Passables que nous sommes, tous. Les artistes (moralistes) nous rapprochent, en nous accrochant. Que les moralisateurs ânonnent leurs poncifs entre eux. Ça les rapprochera.

Les apparences sauves

Mais jusqu’où choufli hal se révèle-t-elle moraliste? Nous sommes désolés de constater son manque de résolution là-dessus. Hatem Belhadj est un artiste non encombrant. Ses personnages peignent non pas les contradictions internes, mais bien plutôt celles qui dépassent, les contradictions apparentes, vues et connues, ressassées cela fait belle lurette. Il force le trait, le grossit, le retourne, sans trop voir ce qu’il cache. Ce n’est pas risqué tout ça. Ça navigue à vue. Vous vous y marrez sur le coup, supériorité d’acteur oblige (Kamel Touati et Mouna Noureddine y sont exceptionnels). Vous en poussez un rire ordinaire, les mêmes éclats que lorsque vous écoutez la même blague chez la même personne tous les matins. Choufli hal pastiche les maris tremblant devant leur « aicha », tourne en dérision les ploucs parvenus, l’arroseur arrosé…

Pour peu que nous nous hasardions loin de ce rire intense mais attendu, ce déjà « ri » réchauffé, pour peu que nous soulevions le défi de laisser vivre les personnages plus longtemps et plus en profondeur, nous pourrions rire du phallisme des « aicha » elles mêmes, des origines ploucs de tous et de l’éternelle leçon des cyniques: on est toujours la risée de quelqu’un, tour à tour arroseur et arrosé.

Croire que le matriarcat a donné le coup de grâce au patriarcat et signé la fin des inégalités est une mauvaise blague, une blague de mauvais goût. Le matriarcat ridicule de la compagne de Sboui (idiot de la famille) n’est qu’un patriarcat à l’envers. Est-ce pour autant une contradiction profonde? Je ne suis pas sûr. Le matriarcat est aussi insensé que l’esprit patriarche, vouloir en rire est la preuve que nous sommes égaux en matière de contradiction, sauf que vouloir en rire trahit une nostalgie profonde des femmes d’antan, celles qui refusaient par amour la guerre des sexes, Labiedh mère est toujours là pour limiter la casse de sa bru tyrannique!!!

Camper en traits vaudevillesques certains ploucs gentilhommes, c’est ne pas prendre en compte leur lutte à mort contre une vieille aristocratie fauchée et inutile, une aristocratie cynique qui finira ses jours croquée férocement…

Ce sont ces faisceaux de contradictions aussi obscures qu’encombrantes, qui nous « tueront » de rire. Tant elles sont insoupçonnables, subtiles et « graves »….De nouveaux rires, en somme. Grâce à un moralisme entier, encombrant et assumé. Hatem, le bon Hatem en est capable. Pourvu que certains acteurs suivent: le mièvre chichi de certaines actrices simulatrices, sans talent et sans imagination, gagnerait à passer à la trappe (y en a une qui n’a même pas sa place dans cette série!), « savannn » ne faisant plus rire (si jamais elle l’avait fait!) devrait le céder à meilleur « leitmotiv », Sboui ( un garçon doué) peut mieux faire le pitre en découvrant d’autres facettes du personnages, en rebondissant, en atteignant à la contradiction de l’idiot-philosophe ….

Hatem Bel Hadj a parcouru la moitié du chemin, le téléspectateur doit l’aider à trouver la bonne adresse. Vers un rire nouveau.

 

Jamel HENI

jamelheni@netcourrier.com

Rubrique tél: Prise de poste,

1une contraction de l’anglais Situation comedy (comédie de situation)

Euro 2008 (L’Expression de Tunisie) 04/07/2008

Samedi 9 août 2008

Football cherche attaquants

La vérité forte de cette euro est qu’on nous a menti. Longtemps. L’on nous a bien enfoncé dans la tête qu’il existe un football défensif, un système de jeu proprement « pare balles ». Jouer à l’arrière avec des avants et des arrières derrière. Des charrues et des charrues, sans bœufs. Quatre-cinq-un et autre bouts de pieds. L’on a même réussi à faire du football ennuyeux d’Italiens en mal d’attaque, aux dires même de leurs coaches1, l’on a réussi à faire de ce manque au foot, un style de jeu! A l’italienne, dit-on pour étaler la Mayo. Et celle-ci prend bien. Nous avions fini par nous convaincre que la défense est une vraie option. Et nous l’avions payé cash. Roger Lemerre aidant, l’on a développé l’anti-jeu, empêché les autres de jouer, formé les meilleurs pivots de l’Afrique qui prennent les maillots de ses meilleurs attaquants. Trois pivots contre Le Burkina et qui plus est à Tunis…Plus poltron, plus bête que ça, tu meurs!

 

 

 

 

 

Il n’y a pas de foot défensif

Il n’y a pas de système de jeu défensif. C’est une grosse arnaque. L’absence d’attaque est une carence nullement un choix. Qu’on ne nous fasse pas avaler la pilule de la peur comme méthode. La peur c’est la peur. Il n’y a rien de courageux dedans, rien de noble. A défaut d’attaque, une attaque lumineuse, inspirée, à la bagarre, l’ « attaque offensive », l’on se replie à sa surface en chantant les louanges de la prudence. Au prétexte réaliste. Du réalisme sans attaque. Nous passons pour de vrais rigolos. Y a t-il plus réaliste qu’un attaquant pour marquer!

Que ce soit clair, attaquer ce n’est pas se déchaîner, fourmiller dans la surface adverse. Attaquer c’est vouloir marquer des buts et tout faire pour. Défendre, contre-attaquer et tirer au but, tant de fois, sans relâche, jusqu’au bout. Ce n’est pas le job d’un pivot, ce n’est point réaliste…

 

Le riche foot des pauvres

Ceux qui ont suivi la dernière Euro, l’auront remarqué. Rien ne ressemble au foot technique des Espagnols que le foot efficace des ibériques! L’opposition n’existe que dans les commentaires des perdants. Après-coup. Le foot se joue devant. Prends le ballon et mets-le au filet. Mais entre temps fais-toi plaisir. C’est ça le foot. Du plaisir à jouer. A mettre un joli but. L’idée du « résultat avant », est une ruse de coach et autre président de club. Ils lorgnent au palmarès. Ils s’en fichent si l’on a bien joué, passé un bon moment, une sale après-midi. La manière est le dernier de leurs soucis. Ce n’est pas le « but »! Nous n’avons pas les mêmes échéances. Nous aimons le foot pour les beaux dribbles et c’est tout ce qu’ils détestent. A eux les penalties, à nous les virgules et amortis sur ligne. Prenez, sieurs vos titres et rentrez, laissez-nous une balle au montant, la chevauchée historique du petit Maradonna contre l’Angleterre, le retourné de Zidane au barça, et puis la plastique de Tarek Dhiab conte Zaki, le sublime coup de Harguel à 35 mètres…Nous sommes preneurs. Remarquez que ce sont tous de beaux buts, une anthologie réaliste, le legs de l’attaque à défendre.

Le foot s’est appauvri derrière le capital. Le foot des pauvres comme le fils du pauvre, a existé. Et c’était une merveille. Le foot des riches, nous la joue pauvre. Pas à nous pauvre public qui ne gagne rien d’un mach riche…La preuve par Torrez, en finale à Vienne. Quel réalisme.

 

Jamel HENI

 

1Lippi s’est longtemps plaint de l’absence de grands attaquant à la Baggio, lors de la dernière coupe du monde.

Politique Tunisie (L’Expression de Tunisie) 14/06/2008

Samedi 9 août 2008

Point de vue: Dialogue avec les jeunes

 

 

Le pays parle à sa jeunesse. Le pays moins jeune, comprenez. Les aînés ont décidé de passer la parole au jeune sang et autres petits rebelles. Voici comment ça marche. Se réunir, laisser dire, noter, conclure, puis s’en aller, le carton chaud. Un hangar de cartons, il doit y en avoir… Le débat peut toujours avoir lieu, l’après-débat, un non-lieu. C’est ce que l’on craint. Cela relève des compétences des moins jeunes qui, clôturant le débat, disent le mot de la fin avant que leurs cadets débatteurs ne ferment la salle!

Moi, encore jeune, je coupe la parole et vous dis: débattez comme vous voulez, mais décidons ensemble. Les jeunes, du moins ceux que je connais, veulent toujours débattre, mais ils souhaitent surtout décider. Certains même veulent décider du moment et des thèmes, des lieux aussi. Sans parler des pires, qui fixeront eux-mêmes le rendez-vous. Des ratés qui s’y rendront sans invitation. Et des oubliés qui viendront vous voir en dehors des heures d’«ouverture».

Auparavant, ceux-là, tous ou partie, auront débattu entre eux. Leur débat coupé par d’encombrants aînés, ils ne débattront plus qu’en leur présence. Alors débattons.

En politique comme en théâtre, les jeunes regardent débattre les vieux. Acclament et attendent que l’heure arrive. Ils ont du respect pour l’heure, eux. Mais l’heure qui ne respecte rien ne vient pas. Elle a un empêchement: personne pour l’accompagner!

En politique comme en théâtre, l’âge moyen des responsables est de 50 ans, s’ils l’acceptent. D’éternels nouveaux théâtres, d’éternels nouveaux partis… Ils débattent en éternels nouveaux théâtres, en nouveaux partis chroniques. Or débattre avec l’Éternel?

Fadhel Jaïbi est depuis quarante ans le «nouveau théâtre», le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, héritier du Parti socialiste destourien, PSD) est, depuis l’indépendance, le théâtre du nouveau. Il y a aussi le nouveau théâtre du théâtre du nouveau. Et du ‘‘Renouveau’’.

Fadhel Jaïbi s’est fendu de ‘‘Khamsoûn’’. Il y pleure à sa gauche, rit jaune à sa droite. Oh vieille Tunisie, qui rajeunit mal! Les jeunes, «pour le moment», ne sont pas à la hauteur des jeunes pour toujours. Ils sont mal formés, mal fagotés, mal conçus. Leurs choix sont pis-aller. Le 11-Septembre, Gorbatchev, Abou Ghareib, Jénine, les caricatures danoises… ne changent rien au surmoi marxiste, à la lutte des classes entre bourgeois! Alors, les jeunes et leurs critiques: cacahuètes mal grillées! Qu’ont-ils à lui dire ? Son théâtre est nouveau une fois pour toutes, tout autre nouveau théâtre est usurpation. Tuer le père et le fils. Jaïbi l’éternel.

Le RCD, le rouge RCD change d’adresse. Il est désormais entouré de vitre et de tires. Il a toute la vie devant lui. Ses jeunes, fils de «nouveaux jeunes cadres réélus», ont les bureaux qu’ils souhaitent, à côté des vieux. Ils dissertent, proposent, voyagent et se reposent. Pendant ce temps, le bureau politique travaille à l’unique question qui vaille: le chômage des seniors. Depuis cinquante ans, il y travaille, et l’on connaît le résultat: le terrain du chômage est désormais libre pour les jeunes.

Le RCD à la jeunesse: «tu es l’espoir». L’espoir du parti pour durer et durer. Or si l’espoir des seniors dure, c’est sans espoir pour la jeunesse!

Non ‘‘Sidi El Fadhel’’, il y a un autre «nouveau théâtre», de nouvelles hypothèses et non seulement les vieux parchemins de la chapelle dialectique, sur la Tunisie des ‘‘Khamsûn’’; il y a de nouveaux réacs et des réacs qui s’ignorent dans les tiroirs du capital où ils croient cacher leur prime conscience prolo. Certains «pratiquants» sont aussi des prolos et certains athées des pourris féodaux. La lutte est ailleurs, peut-être, un artiste, ça se pose quelques questions, ça ne pose pas que des réponses!

Non RCD, les seniors ont fait leur temps et les nouveaux locaux ne font pas de nouvelles idées. Les jeunes ne sont l’espoir du parti qu’à l’unique fin d’être jeunes élus, par et pour beaucoup de jeunes votants. Et puis il faut penser aux jeunes partis qui ont une jeunesse sans locaux, mais avec beaucoup d’idées nouvelles. A moins que le débat ne soit pas avec elle, mais ça n’est pas ce qu’on a entendu. Je vous rends la parole.

Jamel Héni

Elections américaines (L’Expression de Tunsie) 15/05/2008

Samedi 9 août 2008

Le candidat démocrate et les Arabes

 

 

Sauf catastrophe, Barak Obama sera, en novembre prochain, le candidat des démocrates à la magistrature suprême. Un «pied noir» à la Maison Blanche ou le plus gros vertige politique qui met en charpie le code de bonne élection américaine ? Mais au-delà ? Qu’y gagnera le monde, le monde arabe en particulier ? L’Irak et la Palestine, particulièrement ?

1 – Irak: un droit de réponse aux «terroristes»
A l’Iowa, en septembre 2007, le sénateur de l’Illinois se fit sentencieux: «Je m’inquiète d’une guerre d’occupation à durée indéterminée, avec un coût indéterminé et des conséquences indéterminées». Dès les premiers bruits de bottes sur les frontières de l’Irak, il s’était élevé contre l’invasion d’un État. «Une stratégie délibérée, sous-représentant le 11-Septembre afin de mieux vendre cette guerre contre un pays qui n’a rien à voir avec le 11-Septembre», renchérit-il au centre Wilson en août 2007.

Sir Obama n’est pour autant pas un isolationniste, arc-bouté sur les affaires américaines internes, comme le suggère Alexandre Adler, dans sa chronique au ‘‘Figaro’’ du 24 mars; loin s’en faut.

La guerre, il y tient : «On n’a pas achevé le travail contre Al Qaïda», arbore-t-il. Son opposition à l’aventure irakienne n’en fait pas un pacifiste Gandhien. Le jeune sénateur, revendique un droit de réponse aux «terroristes», là où ils se tapissent. La force, bien sûr, mais en Afghanistan, contre les auteurs réels du 11-Septembre et non contre les civils irakiens. Dans ce qu’il appelle une approche intégrée, le retrait des troupes américaines (auquel il s’était engagé) n’est que «redéploiement». Il défend une stratégie défensive fondée sur la lutte contre le terrorisme, et promet une riposte au 11-Septembre. Seulement, celle-ce visera selon toute logique les auteurs présumés du 11-Septembre, sur leurs terres, là-bas entre les montagnes afghanes. La formule est on ne peut plus juste: il rectifie le tir!

2 – Palestine: un service minimum

Sur la question palestinienne, le candidat démocrate est moins loquace, moins limpide. Pieds et poings liés, tout le monde sait pourquoi, il assure le service minimum! Sa fougue et son sens du droit plient devant les trois constantes séculaires de la politique étrangère des USA: alliance stratégique avec Israël contre ses ennemis dans la région, alignement sur les positions israéliennes dans les instances internationales, assistance économique et militaire à l’allié hébreu.

Ses déclarations en faveur de la sécurité d’Israël, son droit à la légitime défense contre le Hezbollah et le Hamas (juillet 2006), ses promesses d’augmenter le soutien économique et son appel à continuer la coopération militaire entre les deux pays, sont autant de pléonasmes au rituel pro-israélien.

Une dernière constante, toutefois. Elle apparaît/disparaît tour à tour, au gré des déplacements des officiels américains, de la «casse» israélienne en territoires occupés et de la proximité des élections générales: la perspective de deux États côte à côte, vivant dans la paix et la sécurité! Voici comment Obama procédera: «La clé du progrès sur ce chapitre est la priorité diplomatique. Nous devons donner un élan permanent, en travaillant ensemble avec les Israéliens et les Palestiniens, pour atteindre le but de deux États, juif et palestinien.»

Une généralité qui induit quelques impressions de neutralité, mais une généralité qui tourne vite à la mauvaise blague, une fois rappelées les fameuses constantes pro- israéliennes !

3 – Fermeture de la parenthèse Bush

Ni la classe politico-médiatique, ni le rapport de force international, ni même le parcours personnel du candidat démocrate ne fondent à espérer une quelconque «surprise» sur l’affaire palestinienne. Le renouveau, ou plutôt la résurgence d’une praxis politique, élaborée plus ou moins à l’écart de l’institution militaire et des affaires, se fera probablement au milieu de la poudrière irakienne.

Le retrait des troupes et la fin de l’occupation, annonce quoi qu’on en dise le retour au droit. Un peuple irakien libre et des soldats américains sur les épaules. Seulement chez eux ! Le retour à la case Clinton et la fermeture de la parenthèse Bush.

Non que ce soit la justice et la paix dans le monde, loin de là. Mais cela porte un désaveu officiel du délire des grandeurs (américain) et tend vers un contrôle politique du pouvoir économique et militaire. Une espèce de socialisme d’État comme tentative de modérer les contradictions absolues du libéralisme économique.

La raison, le progrès et la justice, le développement du monde arabe, la démocratie et même un État palestinien libre ne peuvent avoir lieu dans le chaos bushien, cette confusion sans autre raison, ni perspective que sa propre survie et la survie de la corruption planétaire avec. Il faut que cela s’arrête, pour qu’un filet d’espoir rejaillisse enfin. L’espoir de reprendre le mouvement de l’histoire à un point précis où l’on peut voir un peu plus clair et relativement à moyen terme, un point où l’on arrête d’engraisser en regardant le néant!

Ce ne sont pas les «morceaux choisis» du programme Obama, ses vociférations et ses figures de style qui feront l’histoire. Encore une fois ce sont les événements. Or la façon dont on perçoit (traduit et énonce) un événement fait partie de ce même événement. Quand le sénateur afro-américain annonce la fin de la guerre d’Irak en termes de décision juste, nécessaire et inévitable, l’événement s’entend comme une libération irakienne, non comme un retrait des troupes !

L’on ne demande pas aux USA de prendre fait et cause pour les justes combats des peuples occupés; quoique ! On espère juste jouer cartes sur table, avec des références clairement établies à la force, au droit, ou aux deux en même temps. Avec Obama, plus que les autres, le jeu en vaut la chandelle….

Jamel Héni

Prise de Poste (Lexpression de Tunsie) 08/07/2008

Samedi 9 août 2008

Les colifatos menacent

 

 

Colifata1, ainsi s’appelle la radio des «déficients mentaux» de Buenos Aires. Dirigée par le jeune psychologue Alfredo Olivera, la Colifata est exclusivement animée par les «colifatos» (patients) de l’hôpital neuropsychiatrique Borda. Elle est aujourd’hui diffusée par 50 émetteurs locaux. En 2000 elle a été l’hôte du Congrès mondial de la communication organisé par l’Union des travailleurs de la presse de Buenos Aires (UTPBA), et cette année, elle rapplique au Salon du livre de la capitale argentine.

Idiots de la télé

Je n’en parle pas pour snober, je me sens très concerné par cette radio «communautaire» argentine. Et rassurez-vous, je ne suis pas le seul, d’autres la lorgnent, ils sont nombreux, plus que vous n’imaginez. Comme les «Colifatos», nous ne sommes pas pris au sérieux par la télé, mis au ban du foot, du fitness gratuit et obligatoire et autre chanson sans auteur! Et pour appeler les choses par leurs noms, nous sommes les idiots de la télé.

Nous relevons du cas désespéré de la «culturoïte», une psychose qui fait pâlir les animateurs de la terre entière. On lui connaît deux symptômes majeurs : le besoin de savoir et celui de comprendre. Tels les Colifatos, nous ne comprenons pas beaucoup de choses à la «footite»2 de la chaîne nationale où l’on saute tous les jours plus haut pour attraper le moindre ballon qui monte! Nous ne comprenons pas non plus sa «ventrite» (danse du ventre), avant, au milieu et après le repas…

Notre Colifata

Rien d’autre que des Colifatos, nous ferons notre propre télé. Une télé de fous. Avec un peu plus de raison. De lucidité. D’esprit et de discernement. Nous verrons des films, beaucoup de films, sans l’écran de l’unique parti du «féminisme cinématographique national»3 (Un féminisme biologisant de monstration et non le sublime combat des mères et sœurs militantes). Nous prendrons parti pour l’un ou l’autre homme politique en débat télé-musclé. Nous amuserons nos oreilles en compagnie de chanteurs fous de chant, tellement fous de chant, mais tellement fous… qu’il chanteront en tunisien et que nous en perdrons la raison! Et puis nous aurons des informations utiles sur les ornières derrière les hôtels de ville, le phosphate qui disparaîtra dans quelques années, la crise de l’eau, le vrai relevé de compte national, le lait cher et l’électrification du train d’Hammam-Lif qui aura duré trente ans. Nous diffuserons des images de jeunes filles du calvaire, de militants syndicaux en nuit d’hôtel et autres vols familiaux. Nous aurons un bulletin de circulation à la frontière et une balance matinale de grèves annulées de «coup-main» accord…

Fous pour fous, nous le seront jusqu’au bout. Des colifatos…

1 – Cela signifie «dingue, pas net…» en argentin

2 – Il existe au bas mot quatre émissions sportives fixes, sans compter les événementielles, les rediffusions et les spéciales. Nous devrions en tout et pour tout avoir un à deux rendez-vous sportifs par jour.

3 – Nous sommes fier de notre cinéma, nous n’en sommes pour autant pas d’aveugles fanatiques. Nous lui trouvons quelques lacunes, une paresse thématique et un œdipe qui se pose comme une obligation rationnelle, comme une nécessité logique. Alors qu’il s’agit d’un complexe psycho-affectif, dont certains psychanalystes mettent l’universalité en cause.

Jamel Héni

Entretien avec Tahar Ben Jelloun (L’Expression de Tunisie) 02/06/2008

Samedi 9 août 2008

Entretien avec Tahar Ben Jelloun  (L'Expression de Tunisie) 02/06/2008 dans Culture Ben-jelloun02-06-2008

Tahar Ben Jelloun à ‘‘L’Expression’’: «La littérature arabe n’intéresse presque pas l’Occident»

 

 

Boulevard Saint Germain, Tahar Ben Jelloun range autant de livres que de chaussures. Gros pour les premiers, plates pour les secondes. Ce qu’il faut pour lire et marcher. Et ce qui fait le Goncourt, dont il vient de rejoindre l’Académie. Comme il écrit, il parle, sans style, avec beaucoup d’originalité, donc. Il nous entretient de son élection, mais aussi de la littérature et de l’époque. Car c’est un homme à la «page» comme tout écrivain dit-il…

‘‘L’Expression’’ : Vous êtes élu à l’Académie Goncourt, au couvert de François Nourissier. Une consécration de plus ou un hommage singulier ?

Tahar Ben Jelloun : Être élu à l’Académie Goncourt, est un honneur, pour la bonne raison qu’on ne peut le solliciter. Le vote se fait à l’unanimité, dans l’esprit d’une famille qui accueille un nouveau membre. C’est donc un honneur, mais en même temps une incitation à ne pas dormir sur ses lauriers. Car on lit beaucoup. En ce moment, je dois finir quatre gros volumes candidats à la bourse au Goncourt de la biographie, qui sera décernée bientôt. Il y aura après la bourse des nouvelles, de la poésie…

Dans ce cénacle littéraire, on parle d’une ouverture à la francophonie, dans un tout autre contexte, l’heure est à l’ouverture politique, une autre à l’immigration. La France est-elle en train de changer ?

Je crois qu’il ne faut pas mélanger la France, l’Académie… Disons que l’ouverture avait été initiée avec le Goncourt 1987 distinguant ‘‘La nuit sacrée’’. C’était déjà l’ouverture sur une littérature française faite ailleurs, car je n’aime pas le mot francophonie.

Depuis ‘‘La plus haute des solitudes’’ en 1977, vos romans sont attendus, vos essais ne rencontrent pas moins de succès. Le racisme et l’Islam y figurent en ligne de mire. Est-ce l’identité? Une cause juste? Une urgence culturelle ?

Le livre sur le racisme (‘‘Le racisme expliqué à ma fille’’) concerne tout le monde, d’où son succès de librairie. Traduit dans plus de 30 langues, il continue d’être enseigné un peu partout dans le monde. Le livre sur l’Islam n’a pas eu la même carrière.

Ce sont des livres de citoyen engagé. Car je suis concerné par la vie quotidienne, la manière dont on traite les étrangers et pas seulement en France, en Espagne, en Italie… Il y a le romancier, il y a aussi l’homme, le père de famille qui a un rôle à jouer dans la société.

Oui c’est aussi une urgence car il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui se sont exprimés dans des livres sur ces sujets.

L’idée d’écrire un livre sur l’Islam, m’est venue au lendemain du 11-Septembre. J’ai alors entendu les pires aberrations. Je ne pouvais laisser passer un amalgame qui était devenu dramatique du genre islam = terrorisme.

Vos romans militent pour une littérature «profonde et sincère», qu’est-ce alors qu’une littérature «profonde et sincère» ?

La sincérité veut dire être en accord avec soi même. Faire son travail avec rigueur et conscience. Par exemple, il ne faut pas usurper les identités! La sincérité m’appartient et je la revendique.

La profondeur, c’est plutôt un désir, un souhait. C’est au lecteur de vérifier si elle existe ou pas.

Tout écrivain est témoin de son époque, un témoin qui raconte des histoires, mais avec une manière et un style. Car tout le monde peut raconter des histoires, mais tout le monde n’est pas écrivain.

Vous abordez la littérature comme une suite à la vie. Dans une interview donnée au magazine ‘‘Lire’’ en 1999, vous aviez soutenu qu’«on n’écrit pas si on ne vit pas. [....] Écrire, c’est rendre compte de quelque chose que l’on a vécue et qui mérite de sortir du cadre personnel. En ce sens, beaucoup d’écrivains aujourd’hui n’ont aucune légitimité. Ils devraient arrêter d’écrire». Est-ce une exigence esthétique, morale, psychologique? Et qu’est ce qu’écrire ce que l’on vit exactement ?

Je voudrais rectifier cela. Il y a des individus qui pensent faire de la littérature alors qu’ils font autre chose. La littérature est la vie mais pas dans sa dimension absolue. Car la vie est plus compliquée, plus complexe. La littérature essaye de rendre compte de la vie mais la vie est beaucoup plus lourde en fiction, en contradiction…

Je ne pense pas que l’on puisse faire une oeuvre réaliste. Le réalisme est impossible, car la vie est mouvement, on ne peut l’attraper, la fixer. Quand j’invente une histoire, je ne l’invente pas de rien, ça part de ce que j’ai vu ou vécu, entendu… A partir de ce moment l’écrivain devient liberté en exercice. Cette liberté n’obéit pas aux limites que le lecteur veut fixer. Nous n’avons aucune certitude sur la manière dont un livre est reçu, critiqué, aimé, jeté. Aucune certitude.

Quel regard portez-vous sur la littérature issue de l’immigration, s’il en est, aujourd’hui ? Est-ce une entité littéraire ? Est-elle différente de celle des précurseurs ? Quel devenir ? Quels conseils ?

Beaucoup de jeunes écrivent, mais ils ne constituent pas un mouvement. Je ne peux porter un jugement, d’autant qu’il n’y a pas suffisamment de textes. Je préfère attendre. Mais je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour, que je la connaisse.

Et la littérature arabe ?

Cette littérature est victime de la crise politique et morale arabe. Il n’y a pas beaucoup d’écrivains arabes qui sont traduits et reconnus comme tels. Il y a eu Ala Assouani. Tout d’un coup, son livre a eu un succès populaire, ce qui fait que la presse a dû suivre; il a eu de la chance. Des centaines d’autres et surtout d’excellents poètes arabes, demeurent méconnus. On aimerait tous qu’il y ait curiosité de cette littérature.

Le roman n’a pas de tradition arabe. Le roman arabe est assez récent. Cela ne remonte pas plus loin qu’en 1912 avec ‘‘Zaïnab’’ de l’auteur égyptien Mohamed Haykel. Mais la poésie arabe est très forte, très puissante, bien plus ancienne que le roman.

Le problème c’est que la littérature arabe n’intéresse presque personne en Occident. Dans la foire du livre à Francfort, les stands arabes sont vides! Le monde arabe, son roman, sa littérature, ne sont pas la priorité. Dans les années 60, l’Europe venait de découvrir la littérature latino-américaine, et c’était un boom. Nous rêvons tous de ce boom, en ce qui concerne la littérature arabe. Et ce n’est pas en boycottant des salons où exposent des Israéliens qu’on va y arriver. Il faut condamner la politique d’occupation israélienne, elle est criminelle, mais les écrivains sont des individualités, ils ne sont pas là pour représenter un État ou l’autre.

En tant qu’écrivain de la vie, quelles histoires racontez-vous, aux islamophobes, frontistes, communautaristes, extrémistes de tous bords ?

Je n’ai pas de planning. Les choses arrivent mystérieusement. Si pour les essais il s’agit d’une décision scientifique, un roman c’est beaucoup d’attente. Maintenant pour l’islamophobie, c’est un rejet de l’Islam et du monde arabe qui n’est heureusement pas général. Il existe un racisme actif et plus pernicieux. Je donne un exemple récent, l’historien Sylvain Gouguenheim (université de Lyon) conteste le rôle des savants arabes dans la transmission du savoir grec vers l’Europe. Le livre s’appelle ‘‘Aristote au Mont Saint-Michel ; les racines grecques de l’Europe chrétienne’’ (éditions du Seuil). Cette transmission serait un mythe et ce savoir serait passé directement du grec au latin!! Ce livre fait partie de beaucoup d’autres tentatives de dévalorisation dans plusieurs domaines.

Alors moi je pense que le terrorisme n’a rien de musulman. Mais ça arrange certains occidentaux de l’amalgamer avec l’Islam. En ce moment l’Europe prend une tendance droitière. Ça commence par le sans papier, le clandestin et ça remonte jusqu’à l’intellectuel, jusqu’à l’histoire.

Cela vient aussi du fait que nous, les Arabes, n’avions pas su communiquer nos valeurs, notre patrimoine. C’est à l’image de ce que nous faisons en général: nous manquons de rigueur, de constance, de liberté, alors nous ne réussissons pas à défendre nos idées comme il faut.

On connaît votre engagement pour la cause palestinienne, contre la guerre d’Irak et pour la démocratie dans le monde arabe. Quelles sont vos raisons d’y croire ?

Depuis que j’ai ouvert les yeux, j’entends parler du drame palestinien. C’est l’une des pires injustices au monde. Et cette injustice ne cesse de s’aggraver. La manière dont on affame les Palestiniens à Gaza est un crime contre l’humanité. Simplement parce qu’on a dit au monde arabe: démocratie; les Palestiniens l’ont appliqué correctement, ça a donné le Hamas. Moi qui ne suis pas du tout d’accord avec l’idéologie du Hamas, je dois respecter ce choix populaire. Israël et les États Unis doivent le respecter. Or ils ne le respectent pas, ils massacrent.

L’Irak c’est un scandale, une catastrophe, d’abord parce c’est une intervention illégale.

Ce sont des choses qui font mal aux peuples arabes, ce sont des humiliations quotidiennes et ça enfonce davantage ce monde dans sa crise politique.

Alors est-ce qu’il y a des raisons pour y croire? Tout écrivain qui se respecte doit se révolter, mais l’espoir est un bien grand mot. Je suis comme l’écrivain Émile Habibi, moitié pessimiste, moitié optimiste.

Le festival de Cannes remet sur le tapis l’affaire des caricatures, avec la sélection du documentaire de Daniel Leconte ‘‘C’est dur d’être aimé par des cons’’. Le journal satirique ‘‘Charlie Hebdo’’ évoque une «sélection courageuse». Y a-t-il eu «sélection courageuse», selon vous ?

Cette affaire est très énervante. Le prophète ne peut être caricaturé dans le sens où il est esprit supérieur, alors caricaturer un esprit ? Derrière on voit bien la volonté de nuire à l’Islam. Mais on ne doit pas nous focaliser sur ça. Y a des débats plus urgents. Ils sont libres de caricaturer, nous sommes libres de ne pas aimer. En cas de diffamation, il y a la justice pour ça. A mon avis il y a eu beaucoup d’agitation, alors qu’il fallait traiter ça par le mépris.

Je n’ai pas reconnu le prophète dans tout ça, il est au delà. Mais il faut dire que l’Occident a été habitué à la caricature, le pape a été massacré! C’est dans leur culture. Ils ne comprennent pas que cette culture n’a pas le même fonctionnement ailleurs.

Cependant et pour le coup je pense qu’il y a deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit de l’affaire palestinienne.

Le Magreb est-ce encore possible ?

Un jour, les dirigeants du Maghreb devront rendre compte aux enfants de cette région du retard phénoménal qu’ils ont pris pour faire du Maghreb une entité unie et forte face à l’Europe. Mais le drame du Maghreb c’est surtout la tragédie algérienne qui demeure depuis 1991 et l’absence totale de volonté politique chez les Algériens d’apaiser les tensions dues au problème du Sahara.

‘‘Sur ma mère’’, dernier roman de Ben Jelloun

Né à Fès en 1944, Tahar Ben Jelloun s’installe à Paris dès 1971, publie ses poèmes chez Maspero et voit son premier roman, ‘‘Harrouda » édité par Maurice Nadeau aux éditions Denoël en 1973. Poète et romancier, auteur notamment de ‘‘l’Enfant de sable » et de sa suite ‘‘La nuit sacrée’’, qui a obtenu le prix Goncourt en 1987, Tahar Ben Jelloun collabore régulièrement à divers journaux européens (‘‘La Republica’’, ‘‘L’Espresso’’, ‘‘Aftonbladet’’), souvent sur des questions liées au monde arabe et musulman et à l’immigration. Il est également chroniqueur au quotidien barcelonais ‘‘La Vanguardia’’.

Son dernier roman, ‘‘Sur ma mère’’, paru le 24 janvier aux éditions Gallimard, est disponible dans toutes les librairies francophones de la République, diffusé en Tunisie par Cérès (269 pages, prix spécial : 14,400 DT).

L’auteur présente lui-même son ouvrage en ces termes : «La mémoire défaillante de ma mère l’a replongée, pendant les derniers mois de sa vie, dans son enfance. Redevenue soudain une petite fille, puis une très jeune fille tôt mariée, elle s’est mise à me parler, à se confier, convoquant les morts et les vivants. L’amour filial, fort et passionnel, est souvent enrobé de pudeur et de non-dits. En racontant son passé, ma mère s’est libérée d’une vie où elle fut rarement heureuse. Pendant des journées entières, je l’ai écoutée ; j’ai suivi ses incohérences ; j’ai souffert et en même temps ; je l’ai découverte. ‘‘Sur ma mère’’ a été écrit à partir des fragments de souvenirs qu’elle m’a livrés. Ils m’ont permis de reconstituer sa vie dans la vieille médina de Fès des années trente et quarante, d’imaginer ses moments de joie, de deviner ses frustrations. Chaque fois, j’ai inventé ses émotions et j’ai dû lire ou plutôt traduire ses silences. ‘‘Sur ma mère’’ est un vrai roman car il est le récit d’une vie dont je ne connaissais rien, ou presque».

 

Liens: http://www.lexpression.com.tn/details_recherche.php?ID_art=463

Prise de poste (L’expression de Tunisie) 08/08/2008

Vendredi 8 août 2008

Prise de Poste

08/08/2008

 

Le passeport de si H’bib

 

Nous sommes au plus fort de la guerre. Peu de reporters se bousculent aux bunkers. Là-bas en Bosnie, arrière, arrière garde de l’Europe. Pas une destination, franchement! Tout le monde fait comme tout le monde: des dépêches. Bâtonnons, bâtonnons. Pendant que certains font le malin: John Burns, du New York Times et H’bib Ghribi de la télévision tunisienne. Le monde ne jure que par le premier. Le deuxième a fait mieux: son travail. Honnêtement, passionnément, du fond des tranchées, parmi les troupes bosniaques, volontaires enrôlés au pied levé par un Begovic trop poli pour aller vite en guerre.

Si H’bib, tournait casqué botté, son énième « Passeport »1 en Bosnie. Si mes souvenirs sont bons. Un obus le manqua de peu. Il remballe, reprend à la première « pause ». Gardé de prés par un gaillard mi civil mi soldat. Il alterne Anglais, Français et pantomime pour traduire. Le « passeport tunisien » fait le tour des barricades, escadrons, découvre cette armée de fortune…Un haut gradé lui serre la main et le cœur d’horreurs chiffrées. Ghribi corrige l’inventaire aux viols et cadavres. A la hausse. Dans les 300000 milles pour les seconds, les sévisses sexuels dépassant tout entendement. Ils violaient des mineures, les salauds d’en face.

Téléréalité d’une sale guerre. Le jury tunisien aurait auditionné tous les acteurs, avant de donner son avis: un haut le cœur général. Les journaux de la place ne bâtonnent plus, fouillent leur « passeport ». La Bosnie proche des yeux était devenue proche du cœur. C’était à la télévision tunisienne, du temps de si H’bib.

J’en parle ici à l’occasion de l’arrestation du boucher de Sarajevo, Radovan Karadzic. J’en parle aussi afin de rappeler que la télévision nationale n’a jamais désemplit de journalistes de talent, rigoureux et tout… H’bib et d’autres confrères aînés avaient toujours trouvé la parade, ex-filtrant un système de censure, d’incurie médiatique organisée. Véritables poil à gratter, une haute idée du journalisme dans les tripes, ils n’avaient jamais lâché, avaient même trouvé le sésame comme à Passeport. La prohibition du journalisme politique… ils étaient tellement rodés pour se convaincre de l’inverse! L’irruption dans les parages de journalistes limités et limitatifs, dont le rôle est de flagorner en illimité, n’en faisait pas des énergumènes. Ils savaient la presse fragile, à plusieurs maîtres, disaient Bourdieu2 et mettaient un point d’honneur à ne pas disparaître. Quitte à se réfugier dans le journalisme des autres: rigoureusement, courageusement, « Passeport » à la main.

D’aucuns n’y verront aucun mérite. Que si. C’est le combat du métier. Le métier de journaliste. Même à saluer les acquis tous les matins, avec si H’bib, il fallait le faire en journaliste; pas en prosélyte. L’apostolat médiatique avait fort à faire, devant le professionnalisme (qui est une forme de courage) de journalistes diplômés ou formés sur le tard, au bâton. La carotte n’était pas encore née…Le mérite de si H’bib était d’avoir prémuni les mots du journaliste, son approche, sa sagacité voire son port. C’était d’avoir retardé l’avanie de la profession à la télé, sa déchéance.

Mais le « Passeport » était un signe prémonitoire. Son départ se précisait. Avec les satellites, il se planifie. Dubaï, Al-jazeera…Il ne sort plus son « passeport » pour travailler! La cagnotte satellitaire? Pas seulement. Quand bien même il en avait le droit, étant donné le salaire blessant du journaliste tunisien. Si H’bib était un bon journaliste, il serait devenu mauvais s’il était resté… Aujourd’hui, sans affecter l’inflexion orientale, en prononçant bien le « thad », lettre de noblesse arabe, sans y ajouter des circonflexes charqîs, il officie aux news d’Al-jazeera. La même fraicheur, la même faconde. Si H’bib c’est l’histoire de beaucoup de Tunisiens qu’on n’a pas laissé tranquilles et qui ne nous laisseront pas en paix, jusqu’à ce qu’on change. Qu’on comprenne enfin que la professionnalisation du journalisme est au moins aussi nécessaire que le foot professionnel…

Jamel HENI

jamelheni@netcourrier.com

 

1Magazine d’actualité étrangère qu’il présentait sur la chaîne nationale

 

2Sociologue français, décédé début des années 2OOO

Le boucher qui se voulait poète (L’Expression deTunisie) 08/08/2008

Vendredi 8 août 2008

Serbie

Radovan Karadzic, le boucher qui se veut poète

 

Arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes, Radovan Karadzic, qui se voulait le poète de la «grande Serbie», est tombé entre les mains «slaves»!

Le poète de la «grande Serbie» s’était glissé dans la peau d’un charlatan, pour échapper à la justice internationale.

 

Il se faisait appeler docteur 3 D, Dragan David Dabic, un soldat serbe tué en 1993 ! Barbe hirsute, crinière relevée en tresse au sommet du crâne, Radovan Karadzic avait obtenu de la préfecture de Ruma en 1998, une nouvelle identité. Il usurpait sa nouvelle vie, en s’autoproclamant spécialiste en bioénergie. Se la coulait douce dans les rues discrètes des villes profondes, on l’avait même vu plus d’une fois au Café de Belgrade, prêchant, au nez et à la barbe des enquêteurs, ses médecines douces et autres thérapies alternatives! Poussant le bouchon, il avait réussi à se lancer dans l’e-commerce. Tout ce qu’il y a de branché (www.psy-help-energy.com), où il proposait des talismans métalliques contre la stérilité, la frigidité… Il s’attaquait même au diabète!

Douze, certains disent treize ans, sans l’ombre d’un soupçon, sans faire de bruit. S’il est un fugitif imaginaire, c’est bien lui. Carla Del Ponte, présidente du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), n’en croit pas un mot. L’ancien boucher de Srebrenicia bénéficie de connivences officielles, tempête-t-elle. Elle tance Belgrade pour son manque de zèle à livrer son protégé. Et finit par l’avoir.

L’ancien président des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic a été arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes. Il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis 1995 pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité. Son arrestation met un terme à 12 ans de cavale «négociée». La justice internationale le réclame pour son rôle central dans le génocide de Srebrenicia (Est de Bosnie) où près de 10 000 Musulmans avaient péri en juillet 1995. Il est également inculpé d’autres chefs d’accusation, dont notamment le siège de Sarajevo qui a duré 43 mois et dont le bilan est furieusement monstrueux: 260 000 morts. Un pogrom, le pire depuis 1945.

En attendant son transfèrement à La Haye, Karadzic est retenu dans une cellule au sein de l’unité pénitentiaire du tribunal spécial pour les crimes de guerre à Belgrade.

«Né pour incendier, tuer et réduire en poussière»

Radovan Karadzic incarne le nationalisme guerrier de la «race serbe». Au moment de l’éclatement de l’Ex-Yougoslavie, il déclare du haut du parlement: «Si les Musulmans ne font pas attention, il pourrait leur arriver de disparaître». La messe était dite. Quelques années plus tard elle devient génocide. C’est tout ce qui restera de ses piètres vers : «Je suis né pour vivre sans tombeau/Il n’est pas né seulement pour sentir les fleurs/Mais aussi pour incendier, tuer et réduire en poussière»!

Au départ, Karadzic est un psychiatre raté, connu pour ses négligences professionnelles. Il se pique de poésie, mais n’y arrive pas. Sa psychopathie le pousse à agir tout de suite et sans réfléchir. Il connaît pour cela un ennemi facile, proche et isolé. Alija Izetbegovic, ex-président des Musulmans de Bosnie. Son Musulman de palier. Va donc pour une guerre folle, bête et sans gloire: une guerre de religion. Il s’autoproclame président du canton serbe de Bosnie, harangue ses extrémistes religieux. Attend les munitions. Coup de théâtre, Belgrade le lâche. Tant pis, sans Milosevic, seul et armé, il attaque des civils. Froidement. La fleur au fusil. Pas un seul rescapé. Tous les hommes, tous tués. La solution finale, de son mieux. Le sel de table sera confisqué et remplacé par du sel industriel empoisonné, les 20 000 jolies filles violées au vu de leurs mères, les convois d’aide des Nations Unis, bloqués… C’est «le nettoyage».

Ses crimes…

Déclarée «enclave protégée» par l’Onu, Srebrenicia était entre 1992 et 1995 sous la protection du Dutchbat, unité de l’armée néerlandaise. Une légion légèrement armée et dépourvue d’appui aérien, ses soldats abandonnent le village aux snipers serbes: ethnocide. Par balle, de faim… La soldatesque du général Ratko Mladic chef militaire des Serbes de Bosnie, tue les hommes, viole les femmes et les enseignements orthodoxes. Le bureau du président serbe (Karadzic!) est détruit. Dommage collatéral: on visait la mosquée voisine! Karadzic poursuit son œuvre macabre depuis la ville de Pâle, sur les hauteurs de Sarajevo. Un nid d’aigle. Le monde regarde et attend venir les cowboys. À la surprise générale, le président Clinton accourt au feu de détresse bosniaque. Accord de Dayton(1) et intervention de l’Otan négociée avec le président Slobodan Milosevic à Belgrade. Karadzic est isolé. Mais il continue le travail… jusqu’au mandat d’arrêt international.

En bon tyran, Karadzic répond au journaliste de ‘‘Der Speigel’’ (journal allemand) «nous n’avons eu des camps d’internement que pour les soldats faits prisonniers…». En bon tyran, il ne conçoit point l’illégitimité des camps de concentration, même pour y oublier des soldats ennemis. L’ethnocide est organisé jusqu’au discours. Prédation, prédation, le royaume est menacé. Antienne des despotes, toujours la même. Le bon peuple serbe y croit à coups de gloriole raciale matinale. Et à coups de diabolisation : lorsque Alija Izetbegovic proclama l’indépendance de la Bosnie en avril 1992, Karadzic agita l’épouvantail d’une «république islamique», quitta Sarajevo et proclama coup sur coup une république serbe autonome. Très orthodoxe, cette fois !

L’histoire d’un traque

Srebrenicia, Sarajevo, le pogrom, un million huit cent mille réfugiés et l’honneur de l’homme moderne à laver. Longtemps, on aura eu des yeux pour ne rien voir. Alors, des démissions surprennent la lâcheté du monde dans le sac. On n’oubliera pas la tonitruante sortie de l’ancien Premier ministre polonais Tadeusz Mazowiecki, dépêché par les Nations Unies comme responsable des droits de l’homme en ex-Yougoslavie. «Ce sont l’instabilité de l’ordre international et le principe même de civilisation qui sont en jeu dans la question bosniaque», s’indigne-t-il. Des reportages secouent la conscience hésitante. Celui de John Burns, au ‘‘New York Times’’, les coupures de l’orphelin journal bosniaque qui n’a jamais cessé de paraître sous le feu: ‘‘Oslobodjenje’’… Cela avait continué de briser notre sommeil, une sape morale constante. Jusqu’au bout: la décision du TIPY de poursuivre Karadzic pour génocide, crimes de guerre et crime contre l’humanité.

Recherché par le TPIY, le bourreau de Sarajevo s’en remettra à sa mythomanie et aux réseaux officiels voire internationaux (malgré les raids menés par l’Otan, Karadzic courait toujours, réussit même à publier un roman à Belgrade en 2004!). Son nid d’aigle est là. Pale, où il passait des soirées à boire et à fréquenter son infirmière de maîtresse. Jusque 1997.

Le poète qui tue, entre soi-disant en cavale. Douze ans. Les gouvernements serbes se succèdent et se ressemblent: ils le couvrent. On est en 1999, les coudées franches, il pavoise librement devant le bataillon français, impuissant! Rien de sorcier pour Carla Del Ponte, les Russes interviendraient à la capture de Karadzic, avait prévenu Boris Eltsine! En 2005, sa femme l’appelle à la reddition. Il préfère boire à Pale, avec des amis… Faut beaucoup d’humanité pour reconnaître Srebrenica, il est vrai.

Un certain 21 juillet 2008

À peine constitué en juillet 2008, le nouveau gouvernement serbe (les pro-européens du président Tadic et les socialistes du défunt Slobodan Milosevic) esquisse un rapprochement avec Bruxelles et montre son premier gage de bonne volonté. Un communiqué laconique où il annonce l’arrestation de Karadzic: «Radovan Karadzic a été localisé et arrêté dans la soirée (le 21 Juillet) par les forces de sécurité serbes… Il a été transféré devant un juge d’instruction du parquet pour les crimes de guerre à Belgrade en accord avec la loi sur la coopération avec le TPIY».

Le chantre du sang serbe aurait été localisé dans une banlieue de Belgrade grâce à la collaboration d’un service de renseignement étranger. Chevelure blanche, port d’un faux vieux sage. C’est la version officielle. Les circonstances d’arrestation de Karadzic sont toutefois autrement plus sombres. Karadzic serait arrêté au lendemain de la nomination du nouveau chef des services secrets serbes. Il se rendait à Batajnica, plateforme d’autobus de vacanciers, certains le disent en partance pour une villégiature sur les côtes croates, d’autres soupçonnent un départ au monastère de la région. Quoi qu’il en fut, il voyageait léger: 600 euros, un ordinateur, un maillot de bain… Sa capture ne sera annoncée que trois jours plus tard, précise son avocat.

Le soir même, la présidence européenne s’est félicitée de ce qui constitue «une étape importante sur la voie du rapprochement entre la Serbie et l’UE.» D’autant que l’arrestation de l’ancien chef politique constitue une condition nécessaire à la Serbie pour intégrer l’espace européen.

De Pâle au Darfour

Certains observateurs évoquent une formalité du gouvernement serbe et affirment même que le général Mladic, co-auteur du pogrom, selon l’heureuse formule du quotidien de Dakar, serait repéré… L’agilité et l’ «hygiène» avec lesquelles Karadzic fut arrêté, ajoutent foi à cette hypothèse. Mieux, une seconde hypothèse n’en fait pas moins d’adeptes, qui établit un lien avec l’inculpation d’Omar Al-Bachir, réclamé par la CPI pour son rôle présumé dans les massacres du Darfour. L’arrestation de Karadzic devrait ainsi créer les conditions d’une «tolérance» à la requête du procureur de la CPI, Moreno-Ocampo, d’inculper Al-Bachir pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité.

Il y a certainement une part de responsabilité du gouvernement soudanais dans le drame du Darfour et il faudra que justice soit faite devant les caméras du monde entier si nécessaire. Sauf que la même cour semblait désarmée, presque humiliée face aux plaintes circonstanciées, réclamant l’inculpation de Donald Rumsfeld et de Charles Tenet, respectivement ancien ministre de la Défense américain et ancien patron de la CIA, pour pratiques de tortures dans la prison Abou Ghraib! N’est-ce pas la même justice internationale ridiculisée sous les pressions israélo-américaines, lorsqu’un vaillant procureur belge s’était hasardé à faire payer Sharon pour ses crimes ?

Justice sur terre

Ce n’est cependant pas à cela que pensent les veuves de Sarajevo. Karadzic a fait beaucoup de dégâts. Cela ne se pardonne jamais d’être le boucher d’un peuple. Les veuves ne pardonneront pas. Elles attendent ce moment depuis l’arrestation de Milosevic, en espérant que Karadzic serait interrogé avant de sombrer dans un gâtisme pré mortem, avant le gros lot de circonstances atténuantes. Cojco Berij de la ‘‘Gazeta Wybocsa’’ (journal bosniaque) écrivait déjà en 2005 à propos de Karadzic : «Cet homme personnifie le mal qui a ravagé ce pays. Et il n’y aura pas de paix véritable tant qu’il ne sera pas capturé. C’est pourquoi, dans le cas de Karadzic, le temps est si important. On ne peut pas attendre le jour du Jugement dernier pour le traduire en justice. Il est vrai que certains crimes sont imprescriptibles, mais il arrive un moment où la justice n’a plus de sens».

La désinvolture du charlatan de Pâle, les couvertures officielles dont il bénéficiait effrontément, les conditions géopolitiques insolemment favorables, tout cela n’a pas empêché la justice internationale de suivre son cours, lentement, très lentement, sûrement, très sûrement.

À Sarajevo, le sentiment de justice a transformé la ville en noces de Prince. Alija Izetbegovitc(2) s’il était là… Le père de la Bosnie indépendante a toujours évité le modèle cantonal à base d’agrégats religieux. Il appelait de ses v?ux un État pluri-ethnique tandis que Karadzic rêvait sa Grande Serbie orthodoxe. Aujourd’hui, le premier dort en paix, le deuxième ne dormira plus… en paix.

Jamel Heni

Jamelheni@netcourrier.com

Notes

1 – Accords issus des négociations entre le président serbe Slobodan Milosevic, croate Franjo Todman et bosniaque Alija Izetbegovic, novembre 1995, dans la base aérienne de Wright-Patterson, près de Dayton, dans l’Ohio, aux USA. Ils mettaient fin à la guerre.

2 – L’ancien président de Bosnie repose au cimetière de Kovaci à Sarajevo, aux côtés de 850 martyrs. Membre de «Mladi Muslimani» (Jeunes Musulmans), cet homme de conviction s’est battu toute sa vie pour le bien de son pays. Sa tombe est aussi humble que sa personne. Selon son souhait, ni mausolée, ni grande cérémonie. Sa seule volonté : être enterré parmi les martyrs. Sur sa pierre tombale, pas de titre honorifique, mais uniquement son nom et prénom. Il n’est en rien précisé qu’il a été président, ni qu’il a combattu pour son pays, mais seulement «Abdullah» (Serviteur d’Allah).

Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L’Expression (Tunisie) 16/06/2008

Jeudi 7 août 2008

Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L'Expression (Tunisie) 16/06/2008 dans Culture jouini216-06-2008

Anniversaire: Centenaire de la naissance de Hédi Jouini

En 2009 il se sera passé un siècle. Le chanteur Hédi Belhassine, alias Jouini, est né en 1909 à Tunis. Pendant près de 80 ans, il mènera une vie conforme aux exigences de son époque, une première révolte de jeunesse, une toute autre de colonisé et une dernière d’artiste. ‘‘L’Expression’’ a rencontré son fils cadet, Naoufel Belhassine, auteur de ‘‘La trace d’un géant’’, biographie «domestique» du célèbre artiste tunisien (parution à la rentrée, Éditions Bénévent, Paris). Musicien de filiation et de formation, il revient dans cet entretien sur les combats cordiaux, les longues équipées, les plaies et les hommages, puis les trente glorieuses de son père. Entretien.

C’est l’indépendance. Le pays rappelle ses hommes, alors on rentre, on rentre de partout. De Paris on reconnaît le balèze Hédi Belhassine alias Jouini. A quarante cinq ans et de jolis contrats avec Pathé Marconi/Emi, il met fin à une idylle parisienne rue Saint-André des Arts au 6ème arrondissement. On est en 1956. Ce n’est pas le mal du pays, mais son bien qui le ramène.

Une année passe, la radio tunisienne prend quartier avenue de la liberté, la future épouse du chef de l’État, dépêchée au pied levé, rencontre Hédi Jouini. Wassila Ben Amar transmet à l’artiste sa lettre d’accréditation au titre de chef du service artistique et d’enregistrement. Il répondra désormais de la musique d’un peuple. Honneur ou défi ? Classique, des grands destins.

Le luthiste de Bab El Khadra,

«C’est ainsi que commence une longue phase de transmission pour mon père», explique Noufel Balhassine, fils du musicien, rencontré à Paris, résidence Belvédère du nom de la place où il naquit à Tunis!

«Hédi Jouini est né en 1909 à Tunis, raconte-t-il. Il fera ses premières armes au kouttab (école coranique), en psalmodiant le Coran, récitant du dhikr (liturgie) ou participant au halalou (tahlil), des cérémonies de circoncisions animées par les jeunes apprenants. Il ne passe pas le cap du certificat d’études primaires et se rebiffe en choisissant la musique. Il s’essaye au luth et tient les bases avec un ami. Mais il fait son réel apprentissage artistique avec Mouni Jbali (père du compositeur Maurice Meïmoun). Plus tard, vers l’âge de 16 ans, il s’initiera à l’art vocal chez le chanteur Maurice Attoun.»

Suivra le solfège chez les Italiens, le conservatoire français, puis une carrière d’enseignant au même établissement. A bonne école, le jeune luthiste de Bab El Khadra apprend et transmet dans la foulée. En même temps presque.

Sur ses 24, il écrit et compose ‘‘Chiri Habbitek’’. Du francarabe, comme peu savaient en faire, sans forcer le trait, tout en langueur: «Moi je t’ai aimé, du jour où je t’ai vu, comme un jasmin d’Arabie, dans mon coeur je t’ai mis…», «chanté en duo avec la célèbre Chafia Rochdi, le tube marqua les esprits et ouvrit la brèche d’un nouveau chant». Celui de l’époque, tout simplement. Il fallait que jeunesse se passe.

Diplomatie musicale

La tradition n’a pas vocation à se regarder dans la glace, pensait-il, elle est faite pour les autres. Quand elles se présentent, les cultures «tendent» leurs traditions. Notre musique n’est pas strictement faite pour nous, ce serait un autisme; elle nous désigne à l’écoute et dit notre position «sonore». Mais il y a toute la diplomatie pour énoncer cette position au monde: une manière qui la fasse bien recevoir, la douceur de la forme et la bonhomie du propos. Tout ce qui s’apparente chez les traditionalistes à une concession sur la culture et qui n’est finalement qu’un évasement du cercle d’apprentissage et de transmission, un butin culturel. Voilà ce que faisait Hédi Jouini: de la diplomatie musicale pour faire connaître l’art de son peuple, parce que «très jeune il a compris que la musique arabe n’a d’autres horizons que l’ouverture sur la rive nord de la Méditerranée. Or pour les musiciens de l’époque c’était trop dire. Pour d’autres c’était carrément l’homme à abattre. Papa a laissé des traces écrites où j’ai pu mettre le nez et où il fait la part entre musique classique et musique traditionnelle. La tradition est chantée dans les fêtes, la musique classique est la stricte musique mélodique arabe. L’une est le fruit d’une histoire trois fois millénaire, l’autre en est un héritage circonscrit. Papa ne faisait pas l’amalgame que font les tartarins de notre époque.»

On le prendra comme on voudra, Jouini était différent au sens historique du terme, il était un jeune compositeur des années trente, il sera «Am El Hédi» toute sa vie. Nul autre artiste n’a reçu cette filiation du coeur… «Baba El Hédi» même pour les chanteurs. Les images chères à Tunis 7 de ‘‘Awel nadhra darbani’’, le montrant dandinant au milieu du gratin musical, plein de joie de la tête jusqu’aux pieds, comme un père aux noces de sa fille, en disent un bout. Lui revient ainsi la paternité d’un chant sanguin, liant, juste, un chant qui connaît son bonheur. Sans autre prétention que de faire plaisir. Or comment peut-on appeler l’obligeant voisin qui voulait remplir nos coeurs d’allégresse, Baba El Hédi s’imposait! Le petit casseur des frontières a conquis les tympans. Il a changé l’écoute des gens! Et les noces et les radios ne pouvaient plus se passer de ‘‘Taht el Yasmina’’, ‘‘Lamouni’’, ‘‘Samra ya samra’’… Dans son silence souriant Baba El Hédi a «triomphé du purisme apocryphe», conclut le fils du compositeur. Quel combat !

Sous la muraille, sur scène

L’orphelin de rue Kairouan, qui parlait mieux que quiconque la langue des origines, prit discrètement place Taht Essour (Sous la muraille), célèbre café du quartier de Bab Souika. Il était le musicien de la fable. Douâgi, Karabaka et Bourguiba lui écrivaient. C’était une élite. Et il en faisait partie. Il posait des questions à l’art mais aussi à la culture de l’époque, à ceux qui la forgeaient, les auteurs de Taht Essour, précisément. Hédi Jouini partageait leur idéal de renaissance. Il éprouvait musicalement leur hypothèse du renouveau par la poésie. On omet souvent de rappeler qu’il était lui même poète. Vous vous en souvenez toujours, c’est lui même qui composa notre joyau national ‘‘Taht El yasmina’’…

Ce n’était pas la «seule revanche de papa sur l’école. Sa musique sera étudiée au Centre national d’enseignement à distance de Rouen (en France). Les élèves de 3ème année d’éducation musicale découvrent à travers lui la musique arabo-andalouse», nous apprend Naoufel Belhassine. Cet engouement autour du prodige tunisien s’explique aussi par sa «décision assez moderne de protéger ses oeuvres auprès de la Sacem, société française des droits d’auteurs», déjà en 1946! Elles seront ainsi conservées sous leur vrai jour et mises à disposition du public, un patronyme tunisien comme nom d’auteur. C’était sous l’occupation et ça se passait en France, Naoufel Balhassine souligne là une «attitude éminemment nationaliste, défendant la langue et la musique arabe jusque chez l’occupant».

Le Caire, Paris, le monde

L’écoute a ses lois, elle finit toujours par se faire entendre, les «wasla» et «dawrs» (poème arabe en double rime arrangé en stance) qui berçaient son enfance et orientaient son apprentissage, n’en finissent pas d’alanguir, émerveiller. Ils lui «ordonnent» un propos autrement originel, des mélodies presque innées, l’irrépressible musique des premiers maîtres. Baba El Hédi, l’excellent luthiste, admiratif de Kasobji et Abdelwahab, composera entre 1966 et 1971, cinq «wasla». Un morceau de bravoure, qui sera confirmé par ‘‘Dawr Al îtab’’ (poésie de Ali Douâgi) et du ‘‘Qacid Kad Madhïna’’ (Mahmoud Bourguiba).

Ce fut quinze ans après sa tournée cairote 1950 qu’il reçut les hommages les plus solennels de Zakarîa Ahmed et Bayram Ettounsi et où il captiva l’étoile d’Orient Oum Kalthoûm, interdite devant «la surprise tunisienne». «Baba El Hédi lui fît écouter un dawr, elle s’en dît épatée, mais déclina la proposition de le chanter, en raison de son voyage aux USA (pour se faire opérer des yeux). Mais on sentait que c’était cousu de fil blanc. C’était la préférence nationale de la diva qui prenait le dessus, elle ne chantait que des compositeurs égyptiens, fussent-ils moyens, voire médiocres pour certains», nuance Jouini fils.

Du vague à l’âme pour ce blanc mensonge qui enterra son petit bijou tuniso-égyptien, mais les trois concerts inoubliables à l’Opéra du Caire, apporteront du baume à son coeur.

Tant pis l’orient. Il refait son aller-retour Tunis-Paris. «Papa partait toujours, j’en étais jusqu’à lui en vouloir, je ne le voyais pas assez. Mais en déroulant ses oeuvres, en prenant du recul, j’ai compris pourquoi il partait, pour la bonne cause de l’art. Et maintenant quand je vois le résultat de sa partance, je n’ai plus de mots pour décrire ma fierté et l’amour que j’ai pour lui, plus qu’un père, c’était un très grand artiste» confie Naoufel.

Alors il repartait. Cette fois pour redécouvrir le cinéma après une première expérience en 1946 où il joue et compose les chansons de ‘‘La 7ème porte’’, film français d’André Swobada. Le rôle principal lui échut en 1952, dans ‘‘Le Livre de la destinée’’ création franco-marocaine, dont on ne trouve plus trace, n’eurent-été des rushes en noir et blanc. Ce passage devant les caméras bouclera la boucle d’une passion dramatique qui le prenait déjà à Tunis où il composa entre autres les chansons de la célèbre pièce chantée ‘‘Majnoun Leïla’’ récrite et mise en scène par l’homme du théâtre, Béchir El Methenni.

Hédi Jouini nous a légué 1000 créations, 800 partitions, mais surtout une identité musicale complète: des friandises mélodiques de noces, aux «dawr» ardus, en passant par les pièces musicales, les «qacid», la musique de films, l’hymne (parce qu’il en a fait aussi)… Il chantait, jouait du luth comme personne à l’époque. Il enseignait, dirigeait la discographie nationale, interprétait des rôles, frappait à la porte de l’Orient et de l’Occident, recevait leur double hommage. Il avait un style, mais aussi une cause, celle de la renaissance tunisienne. Il épousait sa génération et le combat de son peuple… Combien étaient-ils à le faire, durant 65 ans ?

Vous m’excuserez mais Baba El Hédi est inimitable, unique. Rien que d’avoir composé ‘‘Taht el Yasmina’’, notre hymne artistique, chanson des solitudes, chanson des compagnies, air qui s’applique aux soirées de tous ! «C’était le meilleur d’entre nous», disait un excellent chanteur de l’époque. Mais un certain égalitarisme posthume fait valoir toutes les voix du passé. Ce n’est pas la vérité, ceux qui reprennent Jouini aujourd’hui le savent. Et ils sont légion…

Jamel Heni, Paris

 

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