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Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L’Expression (Tunisie) 16/06/2008

Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L'Expression (Tunisie) 16/06/2008 dans Culture jouini216-06-2008

Anniversaire: Centenaire de la naissance de Hédi Jouini

En 2009 il se sera passé un siècle. Le chanteur Hédi Belhassine, alias Jouini, est né en 1909 à Tunis. Pendant près de 80 ans, il mènera une vie conforme aux exigences de son époque, une première révolte de jeunesse, une toute autre de colonisé et une dernière d’artiste. ‘‘L’Expression’’ a rencontré son fils cadet, Naoufel Belhassine, auteur de ‘‘La trace d’un géant’’, biographie «domestique» du célèbre artiste tunisien (parution à la rentrée, Éditions Bénévent, Paris). Musicien de filiation et de formation, il revient dans cet entretien sur les combats cordiaux, les longues équipées, les plaies et les hommages, puis les trente glorieuses de son père. Entretien.

C’est l’indépendance. Le pays rappelle ses hommes, alors on rentre, on rentre de partout. De Paris on reconnaît le balèze Hédi Belhassine alias Jouini. A quarante cinq ans et de jolis contrats avec Pathé Marconi/Emi, il met fin à une idylle parisienne rue Saint-André des Arts au 6ème arrondissement. On est en 1956. Ce n’est pas le mal du pays, mais son bien qui le ramène.

Une année passe, la radio tunisienne prend quartier avenue de la liberté, la future épouse du chef de l’État, dépêchée au pied levé, rencontre Hédi Jouini. Wassila Ben Amar transmet à l’artiste sa lettre d’accréditation au titre de chef du service artistique et d’enregistrement. Il répondra désormais de la musique d’un peuple. Honneur ou défi ? Classique, des grands destins.

Le luthiste de Bab El Khadra,

«C’est ainsi que commence une longue phase de transmission pour mon père», explique Noufel Balhassine, fils du musicien, rencontré à Paris, résidence Belvédère du nom de la place où il naquit à Tunis!

«Hédi Jouini est né en 1909 à Tunis, raconte-t-il. Il fera ses premières armes au kouttab (école coranique), en psalmodiant le Coran, récitant du dhikr (liturgie) ou participant au halalou (tahlil), des cérémonies de circoncisions animées par les jeunes apprenants. Il ne passe pas le cap du certificat d’études primaires et se rebiffe en choisissant la musique. Il s’essaye au luth et tient les bases avec un ami. Mais il fait son réel apprentissage artistique avec Mouni Jbali (père du compositeur Maurice Meïmoun). Plus tard, vers l’âge de 16 ans, il s’initiera à l’art vocal chez le chanteur Maurice Attoun.»

Suivra le solfège chez les Italiens, le conservatoire français, puis une carrière d’enseignant au même établissement. A bonne école, le jeune luthiste de Bab El Khadra apprend et transmet dans la foulée. En même temps presque.

Sur ses 24, il écrit et compose ‘‘Chiri Habbitek’’. Du francarabe, comme peu savaient en faire, sans forcer le trait, tout en langueur: «Moi je t’ai aimé, du jour où je t’ai vu, comme un jasmin d’Arabie, dans mon coeur je t’ai mis…», «chanté en duo avec la célèbre Chafia Rochdi, le tube marqua les esprits et ouvrit la brèche d’un nouveau chant». Celui de l’époque, tout simplement. Il fallait que jeunesse se passe.

Diplomatie musicale

La tradition n’a pas vocation à se regarder dans la glace, pensait-il, elle est faite pour les autres. Quand elles se présentent, les cultures «tendent» leurs traditions. Notre musique n’est pas strictement faite pour nous, ce serait un autisme; elle nous désigne à l’écoute et dit notre position «sonore». Mais il y a toute la diplomatie pour énoncer cette position au monde: une manière qui la fasse bien recevoir, la douceur de la forme et la bonhomie du propos. Tout ce qui s’apparente chez les traditionalistes à une concession sur la culture et qui n’est finalement qu’un évasement du cercle d’apprentissage et de transmission, un butin culturel. Voilà ce que faisait Hédi Jouini: de la diplomatie musicale pour faire connaître l’art de son peuple, parce que «très jeune il a compris que la musique arabe n’a d’autres horizons que l’ouverture sur la rive nord de la Méditerranée. Or pour les musiciens de l’époque c’était trop dire. Pour d’autres c’était carrément l’homme à abattre. Papa a laissé des traces écrites où j’ai pu mettre le nez et où il fait la part entre musique classique et musique traditionnelle. La tradition est chantée dans les fêtes, la musique classique est la stricte musique mélodique arabe. L’une est le fruit d’une histoire trois fois millénaire, l’autre en est un héritage circonscrit. Papa ne faisait pas l’amalgame que font les tartarins de notre époque.»

On le prendra comme on voudra, Jouini était différent au sens historique du terme, il était un jeune compositeur des années trente, il sera «Am El Hédi» toute sa vie. Nul autre artiste n’a reçu cette filiation du coeur… «Baba El Hédi» même pour les chanteurs. Les images chères à Tunis 7 de ‘‘Awel nadhra darbani’’, le montrant dandinant au milieu du gratin musical, plein de joie de la tête jusqu’aux pieds, comme un père aux noces de sa fille, en disent un bout. Lui revient ainsi la paternité d’un chant sanguin, liant, juste, un chant qui connaît son bonheur. Sans autre prétention que de faire plaisir. Or comment peut-on appeler l’obligeant voisin qui voulait remplir nos coeurs d’allégresse, Baba El Hédi s’imposait! Le petit casseur des frontières a conquis les tympans. Il a changé l’écoute des gens! Et les noces et les radios ne pouvaient plus se passer de ‘‘Taht el Yasmina’’, ‘‘Lamouni’’, ‘‘Samra ya samra’’… Dans son silence souriant Baba El Hédi a «triomphé du purisme apocryphe», conclut le fils du compositeur. Quel combat !

Sous la muraille, sur scène

L’orphelin de rue Kairouan, qui parlait mieux que quiconque la langue des origines, prit discrètement place Taht Essour (Sous la muraille), célèbre café du quartier de Bab Souika. Il était le musicien de la fable. Douâgi, Karabaka et Bourguiba lui écrivaient. C’était une élite. Et il en faisait partie. Il posait des questions à l’art mais aussi à la culture de l’époque, à ceux qui la forgeaient, les auteurs de Taht Essour, précisément. Hédi Jouini partageait leur idéal de renaissance. Il éprouvait musicalement leur hypothèse du renouveau par la poésie. On omet souvent de rappeler qu’il était lui même poète. Vous vous en souvenez toujours, c’est lui même qui composa notre joyau national ‘‘Taht El yasmina’’…

Ce n’était pas la «seule revanche de papa sur l’école. Sa musique sera étudiée au Centre national d’enseignement à distance de Rouen (en France). Les élèves de 3ème année d’éducation musicale découvrent à travers lui la musique arabo-andalouse», nous apprend Naoufel Belhassine. Cet engouement autour du prodige tunisien s’explique aussi par sa «décision assez moderne de protéger ses oeuvres auprès de la Sacem, société française des droits d’auteurs», déjà en 1946! Elles seront ainsi conservées sous leur vrai jour et mises à disposition du public, un patronyme tunisien comme nom d’auteur. C’était sous l’occupation et ça se passait en France, Naoufel Balhassine souligne là une «attitude éminemment nationaliste, défendant la langue et la musique arabe jusque chez l’occupant».

Le Caire, Paris, le monde

L’écoute a ses lois, elle finit toujours par se faire entendre, les «wasla» et «dawrs» (poème arabe en double rime arrangé en stance) qui berçaient son enfance et orientaient son apprentissage, n’en finissent pas d’alanguir, émerveiller. Ils lui «ordonnent» un propos autrement originel, des mélodies presque innées, l’irrépressible musique des premiers maîtres. Baba El Hédi, l’excellent luthiste, admiratif de Kasobji et Abdelwahab, composera entre 1966 et 1971, cinq «wasla». Un morceau de bravoure, qui sera confirmé par ‘‘Dawr Al îtab’’ (poésie de Ali Douâgi) et du ‘‘Qacid Kad Madhïna’’ (Mahmoud Bourguiba).

Ce fut quinze ans après sa tournée cairote 1950 qu’il reçut les hommages les plus solennels de Zakarîa Ahmed et Bayram Ettounsi et où il captiva l’étoile d’Orient Oum Kalthoûm, interdite devant «la surprise tunisienne». «Baba El Hédi lui fît écouter un dawr, elle s’en dît épatée, mais déclina la proposition de le chanter, en raison de son voyage aux USA (pour se faire opérer des yeux). Mais on sentait que c’était cousu de fil blanc. C’était la préférence nationale de la diva qui prenait le dessus, elle ne chantait que des compositeurs égyptiens, fussent-ils moyens, voire médiocres pour certains», nuance Jouini fils.

Du vague à l’âme pour ce blanc mensonge qui enterra son petit bijou tuniso-égyptien, mais les trois concerts inoubliables à l’Opéra du Caire, apporteront du baume à son coeur.

Tant pis l’orient. Il refait son aller-retour Tunis-Paris. «Papa partait toujours, j’en étais jusqu’à lui en vouloir, je ne le voyais pas assez. Mais en déroulant ses oeuvres, en prenant du recul, j’ai compris pourquoi il partait, pour la bonne cause de l’art. Et maintenant quand je vois le résultat de sa partance, je n’ai plus de mots pour décrire ma fierté et l’amour que j’ai pour lui, plus qu’un père, c’était un très grand artiste» confie Naoufel.

Alors il repartait. Cette fois pour redécouvrir le cinéma après une première expérience en 1946 où il joue et compose les chansons de ‘‘La 7ème porte’’, film français d’André Swobada. Le rôle principal lui échut en 1952, dans ‘‘Le Livre de la destinée’’ création franco-marocaine, dont on ne trouve plus trace, n’eurent-été des rushes en noir et blanc. Ce passage devant les caméras bouclera la boucle d’une passion dramatique qui le prenait déjà à Tunis où il composa entre autres les chansons de la célèbre pièce chantée ‘‘Majnoun Leïla’’ récrite et mise en scène par l’homme du théâtre, Béchir El Methenni.

Hédi Jouini nous a légué 1000 créations, 800 partitions, mais surtout une identité musicale complète: des friandises mélodiques de noces, aux «dawr» ardus, en passant par les pièces musicales, les «qacid», la musique de films, l’hymne (parce qu’il en a fait aussi)… Il chantait, jouait du luth comme personne à l’époque. Il enseignait, dirigeait la discographie nationale, interprétait des rôles, frappait à la porte de l’Orient et de l’Occident, recevait leur double hommage. Il avait un style, mais aussi une cause, celle de la renaissance tunisienne. Il épousait sa génération et le combat de son peuple… Combien étaient-ils à le faire, durant 65 ans ?

Vous m’excuserez mais Baba El Hédi est inimitable, unique. Rien que d’avoir composé ‘‘Taht el Yasmina’’, notre hymne artistique, chanson des solitudes, chanson des compagnies, air qui s’applique aux soirées de tous ! «C’était le meilleur d’entre nous», disait un excellent chanteur de l’époque. Mais un certain égalitarisme posthume fait valoir toutes les voix du passé. Ce n’est pas la vérité, ceux qui reprennent Jouini aujourd’hui le savent. Et ils sont légion…

Jamel Heni, Paris

 

Une réponse à “Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L’Expression (Tunisie) 16/06/2008”

  1. mario scolas dit :

    Merci pour cet hommage à celui qui fut la figure de proue de la musique tunisienne !

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