Fais ce que dois, L’expression (Tunisie) 11 juillet 2008

Fais ce que dois, L'expression (Tunisie)     11 juillet 2008 dans Politique Etrangère Hubert-Vedrine-11-07-2008

Entretien: Hubert Védrine, président de l’Institut François Mitterrand

Que pense l’ancien ministre français des Affaires étrangères de l’Union européenne (présidée depuis le premier juillet par la France), de l’Union pour la Méditerranée, du monde arabe et de la Gauche française ? Notre collaborateur l’a rencontré à Paris.

«La démocratie, ce n’est pas du café instantané», il ne croyait pas si bien reprendre l’écrivain mexicain Octavio Paz: «ce n’est pas du Nescafé»! Hubert Védrine, consultant international et président de l’Institut François Mitterrand, n’en finit pas de réfléchir aux possibles, afin de surmonter les récifs de «l’Irealpolitik» et «refaire le monde» selon les règles de la Realpolitik. Il met à disposition des intéressés une approche des grandes questions du monde, un monde qu’il est possible de changer, dit-il.

Il n’a pas vraiment quitté les mocassins cuir de la politique; il officie actuellement comme consultant. Sa clause de liberté ne semble pourtant pas en pâtir, au contraire : les livres qu’il écrit conservent leur première vitalité de témoin crédible de l’époque. Critique surtout. Sa plume bien «pendue» s’attaque au clash de civilisation qu’il faut «combattre, et non nier», à la surdité de l’hyperpuissance (1) américaine, à la nostalgie gauloise et au nouveau mur de l’argent…

Ce mois de juillet le verra particulièrement prolixe: présidence française de l’Union européenne, réunion à Paris des futurs membres de l’Union pour la méditerranée, gros meetings du parti socialiste.

Union pour la méditerranée

Mais d’abord l’Union pour la Méditerranée. Quelle mouche a piqué les enfants de cette mer à vouloir faire bande à part ? Dans son rapport sur la place de la France dans le monde, soumis à Nicolas Sarkozy, il laissa entendre l’urgence d’un pôle méditerranéen. On y lit «l’Union de la Méditerranée en projet pourrait en être le cadre (un partenariat pour la modernisation politique et économique). N’oublions pas cependant qu’ils ont d’autres partenaires que nous et qu’ils ne vivent pas dans l’attente de nos propositions.» Le message semble être reçu, cinq sur cinq, plus vite qu’attendu peut-être. Et de nuancer : «L’UPM part d’un bon diagnostic. Un certain désenchantement vis-à-vis du processus de Barcelone et la volonté d’une relation plus égalitaire aussi bien dans la pratique que dans le discours. Mais la présentation très ambitieuse qui en a été faite, a donné l’impression aux partenaires allemands et espagnols, d’un projet concurrent à l’Europe. A mon sens, le Président Sarkozy, doit se résoudre à un compromis: revenir au traité de Barcelone, mais avec un esprit nouveau. C’est moins ambitieux certes, mais il faut désormais compter avec la co-présidence, le co-secrétariat. Ce partage du pouvoir permettra d’élaborer ensemble des projets, sans en référer à la commission. J’ajoute que les désaccords n’agitent pas seulement les pays de la rive nord, les pays du sud ne sont pas non plus d’accord sur certains aspects de l’UPM.»

Europe

Sait-elle ce qu’elle est et ce qu’elle veut? C’est dans ces termes qu’il posa la question européenne dans son livre ‘‘Continuer l’histoire’’ (2). L’ancien ministre des Affaires étrangères s’inscrit en faux contre un élargissement indéfini de l’Union. Il le dit clairement : «Aucun citoyen ne pourra s’identifier politiquement, culturellement, personnellement à cet ensemble gazeux, incertain et trop dilaté, à cette sorte de sous-ONU». Doute sur la Turquie, pas pour les mêmes raisons que d’autres, cependant. Il fustige des négociations marathon où «ce n’est pas se comporter correctement avec ce grand pays que de s’apprêter à le harceler des années durant sur trente-six sujets, sous prétexte de lui faire reprendre à son compte le fameux ‘‘acquis communautaire’’ en sorte de le normaliser ! Sans parler d’exigences surnuméraires inventées en cours de route». La thèse de l’entrée de la Turquie pour parer au clash des civilisation, non merci. Il ne mange pas de ce pain-là. Les pays arabes n’en oublieront pas «leurs propres griefs».

Tout en reconnaissant que l’Europe fonctionne, il n’en constate pas moins les chimères, l’absence de synthèse et de politiques étrangères concrètes, toute son «irealpolitik» en somme. Il ne manque pas de montrer le chemin, toutefois. «Supposons que les Européens définissent ensemble une ligne autre que déclaratoire, compassionnelle ou caritative dans les grandes affaires du monde, bref une vraie politique étrangère: quelles en seraient les conséquences? Les États-Unis ne pourraient plus définir seuls la position du monde occidental ni imposer toutes leurs décisions à leurs alliés. Ils seraient amenés à chercher avec les Européens des compromis… Le processus de paix israélo-palestinien aurait été relancé malgré les nombreux prétextes invoqués pour ne pas le faire et les terribles obstacles prévisibles. Avec vigilance et précaution, la discussion des Européens et des Américains aurait repris avec Téhéran comme avec tous les protagonistes des conflits du Moyen-Orient». Cela aurait rendu le monde juste et meilleur, tout ce dont rêvent les simples «gouvernés» au Nord comme au Sud. Cela continue d’être le but, selon Védrine.

Monde arabe

Le retour de la France en bonne grâce atlantiste, le service minimum sur l’Irak, les menaces sur l’Iran et les renforts en Afghanistan (700 soldats de plus), signent-ils la fin de la fameuse politique arabe de la France ? Est-ce la rupture avec un certain gaullisme anti-impérialiste ?

Védrine nous coupe pour préciser, comme il aime tant le faire. «Je parlerai plutôt de «gaullo mitterrandisme», car la politique arabe a continué après De Gaulle et c’est précisément le président Mitterrand qui a le premier évoqué la nécessité d’un État palestinien indépendant devant la Knesset israélienne. C’était déjà en 1982. Je souligne d’autre part que la nouvelle politique étrangère de la France n’a pas seulement inquiété les peuples arabes, beaucoup d’observateurs européens et français, y voyaient pour le moins une rupture. J’ai moi même remarqué un changement de cap, en s’orientant de plus en plus vers les pays du Golfe, plutôt que vers le Maghreb ou l’Orient. Mais, je ne peux pas en conclure à la fin de la politique arabe. D’ailleurs en arrivant à Israël, le président Sarkozy a dit les deux choses essentielles: un État palestinien indépendant et l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie. Il a repris langue avec la Syrie… Je crois qu’il s’inscrit malgré tout dans la continuité et qu’il n’a pas trop le choix.»

Ceux qui ne connaissent pas Hubert Védrine ou ne l’ont jamais lu doivent au moins connaître ses «constantes» sur l’affaire palestinienne. C’est clair, net et précis: «Il faut abandonner la logique des préalables qui n’est invoquée que pour éviter l’engrenage de la négociation et du compromis territorial. Si la solution des deux États est dans l’intérêt de la sécurité d’Israël, il faut arrêter d’utiliser tous les prétextes pour ne pas le faire». Plus simplement encore «fais ce que dois», comme le dit une maxime gauloise…

Gauche

Comment va la gauche? Le leadership recherché et le projet qu’on a du mal à mettre en perspective? La réponse est autrement plus évidente, rapide et sans détour. Ni «éléphant» ni «jeune» loup du parti, il a le loisir d’observer sans s’encombrer de calculs étroits et autres considérations électorales. A la Delors plutôt. Ce recul lui permet de disjoindre gauche et parti socialiste et de voir plus loin que le bout de sa lorgnette française. «La gauche française a des difficultés comme toute la gauche européenne. Même les plus modérées, les plus réformistes comme la gauche allemande, ont des difficultés à accepter le libéralisme sauvage, financiarisé. La social-démocratie ne trouve pas de compromis avec cela. Elle se trouve dans une position difficile, du point de vue des références et des programmes. Pour la gauche française, il y a justement la question du leadership à résoudre. Et ma foi c’est compliqué. Elle peine à avoir un leader de la stature de Mitterrand, ou même de Jospin. La difficulté qu’elle a à définir un projet nous ramène au même point du leadership, puisque pour trancher sur le programme il faut un grand leader ! C’est un peu le cercle vicieux. Mais en tout état de cause, la gauche est loin d’être finie, il faut se rappeler que Ségolène Royal a recueilli 47% des suffrages.»

A une question plus personnelle, de retour en politique, Hubert Védrine nous a semblé moins tranchant… En général ça commence par une hésitation!

Notes

1- Néologisme qu’il avait forgé fin des années 90 pour désigner une puissance sans précédent ni équivalent historique ou actuel

2- Éditions Fayard 2007, Format poche Flam-marion 2008.

Bio-express

Hubert Védrine est né le 31 juillet 1947 à Saint Sylvain de Bellegarde, dans la Creuse. Après Sciences Po Paris et une licence d’histoire, il entre à l’ENA dont il sort en 1974 au ministère de la Culture.

En 1981, le président François Mitterrand l’appelle à l’Elysée comme conseiller diplomatique. Il a trente quatre ans. Il devient porte-parole de l’Elysée en 1988 après la réélection de François Mitterrand, puis secrétaire général en 1991.

En 1996, il publie un ouvrage de 800 pages sur la politique étrangère de l’ancien président : ‘‘Les mondes de François Mitterrand’’.

En mai 1997, Lionel Jospin le choisit et le président Jacques Chirac le nomme ministre des Affaires étrangères, fonction qu’il conservera cinq ans jusqu’au terme de la cohabitation en mai 2002.

Alors qu’il est en fonction, il publie avec Dominique Moïsi : ‘‘Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation’’, en 2000. En 2003 il publie une compilation de ses interventions sous le titre ‘‘Face à l’hyperpuissance’’. Hubert Védrine continue de publier. Son dernier ouvrage avec Pascal Boniface illustre son universalisme: ‘‘L’Atlas du monde’’ (éd. Armand Collin-Fayard).

Propos recueillis à Paris par Jamel Heni
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