Prise de poste, l’Expression (Tunisie) 01/07/2008

Prise de poste

01/07/2008

Le vendredi saint

Sacré vendredi. Les mondains «fidèles» du premier art fêtent ce jour béni devant leur poste en compagnie de l’astre d’Orient, Oum Kalthoum. Il n’y a pas mieux pour animer la soirée sur Tunis 7 ? La chaîne sait gâter son pieux public en variant les immémoriaux récitals de la diva. Ils ne se démodent pas, il faut dire.

L’indélébile ‘‘Inta Oumri’’ à Tunis, son mouchoir, le micro-chanteur suspendu à ras de tête, l’empattement et la claque d’officiels qui se lâchent… On peut tout restaurer de mémoire. Car il existe une véritable mémoire Oum Kalthoum chez tous les Tunisiens, c’est ainsi. Elle nous vient de l’écoute personnelle et des vendredis «saints».

«Es-set» a porté le chant arabe dans les cimes et Tunis 7 le lui rend bien. C’est la moindre des politesses. Cela s’entend. Cela se comprend. Je veux bien. Je n’en suis pourtant persuadé qu’à moitié. L’«exception cairote» est sans aucun doute inimitable, inégalée. Elle a poussé les limites du chant et de l’expression à des niveaux inespérés, son génie était nécessaire à la culture arabe. Toutes ces portes sont aujourd’hui ouvertes, on n’a rien à défoncer. Notre remarque se limite au mythe d’auto-engendrement, dont procède ce «monothéisme» vocal. La divinité de la diva.

Oum Kalthoum était longtemps portée sur les épaules de géants, entourée des monstres sacrés de la composition, des poètes de talent, elle était «protégée»! Et puis quels émules avait-elle, Asmahan, Halim ! Ensuite, quel rôle lui avait-on proposé de jouer, sous quelle bannière, à quelle époque? Et l’astre d’Orient, cette implosion linguistique, ne porte-t-elle pas si haut, si loin. Pourquoi fait-on comme si tout cela était secondaire, absolument anecdotique ?!

Outre ce mythe de l’auto-engendrement, notre remarque s’étend à la justice artistique. Je connais beaucoup de mélomanes qui ont plus d’atomes crochus avec d’autres voix arabes et pas uniquement égyptiennes. Je pèse bien mes «maux» quand je dis beaucoup. Des fans de Wadï Essafi, de Fayrouz et bien d’autres. Ceux-là ont-ils droit à quelque vendredi saint ? Est-ce léser la majesté d’Es-set que d’en rediffuser les joyaux.

Enfin notre remarque touche à la sociologie. Tentation totalitaire ou peur du multiple, j’ignore, je suis incapable de répondre. Je constate tout juste, que le «monothéisme» qui nous lie à la diva est à l’image du parti unique, de l’Égypte unique, de l’unique Orient, la regrettée Grenade. A-t-on si peur des pères que nous ne pouvons le devenir nous mêmes ? Une chose est sûre, ce n’est pas en pensant ainsi que l’astre d’Orient, l’était devenue, enfin! Levons la tête, bon sang.

Le samedi aussi

Passons. De quoi samedi est fait. Encore une fidélité. La pompe du présent, cette fois-ci. Ce que nos régions sont belles et ce que nos régions sont gentilles. Les fiertés industrielles, les aides, du vitre et des feux, quelques cravates et beaucoup de nature. L’émission politico-musicale du week-end est une gloire au présent. Mais quelque chose nous fait dire que cette gloire est incomplète. Le chômage des cadres, les difficultés des agriculteurs, la flambée des prix et la fragilité du tourisme…, nous sommes loin des «petits Singapour» hebdomadaires. Le prix du pétrole fracassant les gueules, allons-nous mieux résister que tout le G8 ?

Il y a d’autres cravates à voir, mal nouées celles-ci, elles entourent les cous verts des frais émoulus de la fac. Il y a la blouse grise des paysans qui attendent un menu mandat, et le coup de fil d’une «bonne» enfant en ville ! Il y a d’autres régions à visiter, des émeutes qui attendent une couverture et non notre couvercle médiatique. Il y a les violences urbaines qui gangrènent des pans entiers de la Tunisie profonde. Le rêve d’Europe et les «brûleurs» noyés. Il y a et il y a…

Et puis à qui s’adresse l’émission, aux gens ou à l’administration. Si c’est aux gens, le ton rasant finira par lasser. Platitude, langue de bois, anachronisme surtout. Il y a comme une tentation de se justifier. Mais pourquoi, et vis-à-vis de qui? Les réalisations parleront d’elles mêmes. Et si l’on tient absolument à en parler n’est-ce pas aux intéressés de le faire, aux citoyens eux-mêmes. C’est ainsi que ça se passe dans des mondes meilleurs en tout cas.

Jamel Héni

 

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