Le boucher qui se voulait poète (L’Expression deTunisie) 08/08/2008

Serbie

Radovan Karadzic, le boucher qui se veut poète

 

Arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes, Radovan Karadzic, qui se voulait le poète de la «grande Serbie», est tombé entre les mains «slaves»!

Le poète de la «grande Serbie» s’était glissé dans la peau d’un charlatan, pour échapper à la justice internationale.

 

Il se faisait appeler docteur 3 D, Dragan David Dabic, un soldat serbe tué en 1993 ! Barbe hirsute, crinière relevée en tresse au sommet du crâne, Radovan Karadzic avait obtenu de la préfecture de Ruma en 1998, une nouvelle identité. Il usurpait sa nouvelle vie, en s’autoproclamant spécialiste en bioénergie. Se la coulait douce dans les rues discrètes des villes profondes, on l’avait même vu plus d’une fois au Café de Belgrade, prêchant, au nez et à la barbe des enquêteurs, ses médecines douces et autres thérapies alternatives! Poussant le bouchon, il avait réussi à se lancer dans l’e-commerce. Tout ce qu’il y a de branché (www.psy-help-energy.com), où il proposait des talismans métalliques contre la stérilité, la frigidité… Il s’attaquait même au diabète!

Douze, certains disent treize ans, sans l’ombre d’un soupçon, sans faire de bruit. S’il est un fugitif imaginaire, c’est bien lui. Carla Del Ponte, présidente du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), n’en croit pas un mot. L’ancien boucher de Srebrenicia bénéficie de connivences officielles, tempête-t-elle. Elle tance Belgrade pour son manque de zèle à livrer son protégé. Et finit par l’avoir.

L’ancien président des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic a été arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes. Il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis 1995 pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité. Son arrestation met un terme à 12 ans de cavale «négociée». La justice internationale le réclame pour son rôle central dans le génocide de Srebrenicia (Est de Bosnie) où près de 10 000 Musulmans avaient péri en juillet 1995. Il est également inculpé d’autres chefs d’accusation, dont notamment le siège de Sarajevo qui a duré 43 mois et dont le bilan est furieusement monstrueux: 260 000 morts. Un pogrom, le pire depuis 1945.

En attendant son transfèrement à La Haye, Karadzic est retenu dans une cellule au sein de l’unité pénitentiaire du tribunal spécial pour les crimes de guerre à Belgrade.

«Né pour incendier, tuer et réduire en poussière»

Radovan Karadzic incarne le nationalisme guerrier de la «race serbe». Au moment de l’éclatement de l’Ex-Yougoslavie, il déclare du haut du parlement: «Si les Musulmans ne font pas attention, il pourrait leur arriver de disparaître». La messe était dite. Quelques années plus tard elle devient génocide. C’est tout ce qui restera de ses piètres vers : «Je suis né pour vivre sans tombeau/Il n’est pas né seulement pour sentir les fleurs/Mais aussi pour incendier, tuer et réduire en poussière»!

Au départ, Karadzic est un psychiatre raté, connu pour ses négligences professionnelles. Il se pique de poésie, mais n’y arrive pas. Sa psychopathie le pousse à agir tout de suite et sans réfléchir. Il connaît pour cela un ennemi facile, proche et isolé. Alija Izetbegovic, ex-président des Musulmans de Bosnie. Son Musulman de palier. Va donc pour une guerre folle, bête et sans gloire: une guerre de religion. Il s’autoproclame président du canton serbe de Bosnie, harangue ses extrémistes religieux. Attend les munitions. Coup de théâtre, Belgrade le lâche. Tant pis, sans Milosevic, seul et armé, il attaque des civils. Froidement. La fleur au fusil. Pas un seul rescapé. Tous les hommes, tous tués. La solution finale, de son mieux. Le sel de table sera confisqué et remplacé par du sel industriel empoisonné, les 20 000 jolies filles violées au vu de leurs mères, les convois d’aide des Nations Unis, bloqués… C’est «le nettoyage».

Ses crimes…

Déclarée «enclave protégée» par l’Onu, Srebrenicia était entre 1992 et 1995 sous la protection du Dutchbat, unité de l’armée néerlandaise. Une légion légèrement armée et dépourvue d’appui aérien, ses soldats abandonnent le village aux snipers serbes: ethnocide. Par balle, de faim… La soldatesque du général Ratko Mladic chef militaire des Serbes de Bosnie, tue les hommes, viole les femmes et les enseignements orthodoxes. Le bureau du président serbe (Karadzic!) est détruit. Dommage collatéral: on visait la mosquée voisine! Karadzic poursuit son œuvre macabre depuis la ville de Pâle, sur les hauteurs de Sarajevo. Un nid d’aigle. Le monde regarde et attend venir les cowboys. À la surprise générale, le président Clinton accourt au feu de détresse bosniaque. Accord de Dayton(1) et intervention de l’Otan négociée avec le président Slobodan Milosevic à Belgrade. Karadzic est isolé. Mais il continue le travail… jusqu’au mandat d’arrêt international.

En bon tyran, Karadzic répond au journaliste de ‘‘Der Speigel’’ (journal allemand) «nous n’avons eu des camps d’internement que pour les soldats faits prisonniers…». En bon tyran, il ne conçoit point l’illégitimité des camps de concentration, même pour y oublier des soldats ennemis. L’ethnocide est organisé jusqu’au discours. Prédation, prédation, le royaume est menacé. Antienne des despotes, toujours la même. Le bon peuple serbe y croit à coups de gloriole raciale matinale. Et à coups de diabolisation : lorsque Alija Izetbegovic proclama l’indépendance de la Bosnie en avril 1992, Karadzic agita l’épouvantail d’une «république islamique», quitta Sarajevo et proclama coup sur coup une république serbe autonome. Très orthodoxe, cette fois !

L’histoire d’un traque

Srebrenicia, Sarajevo, le pogrom, un million huit cent mille réfugiés et l’honneur de l’homme moderne à laver. Longtemps, on aura eu des yeux pour ne rien voir. Alors, des démissions surprennent la lâcheté du monde dans le sac. On n’oubliera pas la tonitruante sortie de l’ancien Premier ministre polonais Tadeusz Mazowiecki, dépêché par les Nations Unies comme responsable des droits de l’homme en ex-Yougoslavie. «Ce sont l’instabilité de l’ordre international et le principe même de civilisation qui sont en jeu dans la question bosniaque», s’indigne-t-il. Des reportages secouent la conscience hésitante. Celui de John Burns, au ‘‘New York Times’’, les coupures de l’orphelin journal bosniaque qui n’a jamais cessé de paraître sous le feu: ‘‘Oslobodjenje’’… Cela avait continué de briser notre sommeil, une sape morale constante. Jusqu’au bout: la décision du TIPY de poursuivre Karadzic pour génocide, crimes de guerre et crime contre l’humanité.

Recherché par le TPIY, le bourreau de Sarajevo s’en remettra à sa mythomanie et aux réseaux officiels voire internationaux (malgré les raids menés par l’Otan, Karadzic courait toujours, réussit même à publier un roman à Belgrade en 2004!). Son nid d’aigle est là. Pale, où il passait des soirées à boire et à fréquenter son infirmière de maîtresse. Jusque 1997.

Le poète qui tue, entre soi-disant en cavale. Douze ans. Les gouvernements serbes se succèdent et se ressemblent: ils le couvrent. On est en 1999, les coudées franches, il pavoise librement devant le bataillon français, impuissant! Rien de sorcier pour Carla Del Ponte, les Russes interviendraient à la capture de Karadzic, avait prévenu Boris Eltsine! En 2005, sa femme l’appelle à la reddition. Il préfère boire à Pale, avec des amis… Faut beaucoup d’humanité pour reconnaître Srebrenica, il est vrai.

Un certain 21 juillet 2008

À peine constitué en juillet 2008, le nouveau gouvernement serbe (les pro-européens du président Tadic et les socialistes du défunt Slobodan Milosevic) esquisse un rapprochement avec Bruxelles et montre son premier gage de bonne volonté. Un communiqué laconique où il annonce l’arrestation de Karadzic: «Radovan Karadzic a été localisé et arrêté dans la soirée (le 21 Juillet) par les forces de sécurité serbes… Il a été transféré devant un juge d’instruction du parquet pour les crimes de guerre à Belgrade en accord avec la loi sur la coopération avec le TPIY».

Le chantre du sang serbe aurait été localisé dans une banlieue de Belgrade grâce à la collaboration d’un service de renseignement étranger. Chevelure blanche, port d’un faux vieux sage. C’est la version officielle. Les circonstances d’arrestation de Karadzic sont toutefois autrement plus sombres. Karadzic serait arrêté au lendemain de la nomination du nouveau chef des services secrets serbes. Il se rendait à Batajnica, plateforme d’autobus de vacanciers, certains le disent en partance pour une villégiature sur les côtes croates, d’autres soupçonnent un départ au monastère de la région. Quoi qu’il en fut, il voyageait léger: 600 euros, un ordinateur, un maillot de bain… Sa capture ne sera annoncée que trois jours plus tard, précise son avocat.

Le soir même, la présidence européenne s’est félicitée de ce qui constitue «une étape importante sur la voie du rapprochement entre la Serbie et l’UE.» D’autant que l’arrestation de l’ancien chef politique constitue une condition nécessaire à la Serbie pour intégrer l’espace européen.

De Pâle au Darfour

Certains observateurs évoquent une formalité du gouvernement serbe et affirment même que le général Mladic, co-auteur du pogrom, selon l’heureuse formule du quotidien de Dakar, serait repéré… L’agilité et l’ «hygiène» avec lesquelles Karadzic fut arrêté, ajoutent foi à cette hypothèse. Mieux, une seconde hypothèse n’en fait pas moins d’adeptes, qui établit un lien avec l’inculpation d’Omar Al-Bachir, réclamé par la CPI pour son rôle présumé dans les massacres du Darfour. L’arrestation de Karadzic devrait ainsi créer les conditions d’une «tolérance» à la requête du procureur de la CPI, Moreno-Ocampo, d’inculper Al-Bachir pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité.

Il y a certainement une part de responsabilité du gouvernement soudanais dans le drame du Darfour et il faudra que justice soit faite devant les caméras du monde entier si nécessaire. Sauf que la même cour semblait désarmée, presque humiliée face aux plaintes circonstanciées, réclamant l’inculpation de Donald Rumsfeld et de Charles Tenet, respectivement ancien ministre de la Défense américain et ancien patron de la CIA, pour pratiques de tortures dans la prison Abou Ghraib! N’est-ce pas la même justice internationale ridiculisée sous les pressions israélo-américaines, lorsqu’un vaillant procureur belge s’était hasardé à faire payer Sharon pour ses crimes ?

Justice sur terre

Ce n’est cependant pas à cela que pensent les veuves de Sarajevo. Karadzic a fait beaucoup de dégâts. Cela ne se pardonne jamais d’être le boucher d’un peuple. Les veuves ne pardonneront pas. Elles attendent ce moment depuis l’arrestation de Milosevic, en espérant que Karadzic serait interrogé avant de sombrer dans un gâtisme pré mortem, avant le gros lot de circonstances atténuantes. Cojco Berij de la ‘‘Gazeta Wybocsa’’ (journal bosniaque) écrivait déjà en 2005 à propos de Karadzic : «Cet homme personnifie le mal qui a ravagé ce pays. Et il n’y aura pas de paix véritable tant qu’il ne sera pas capturé. C’est pourquoi, dans le cas de Karadzic, le temps est si important. On ne peut pas attendre le jour du Jugement dernier pour le traduire en justice. Il est vrai que certains crimes sont imprescriptibles, mais il arrive un moment où la justice n’a plus de sens».

La désinvolture du charlatan de Pâle, les couvertures officielles dont il bénéficiait effrontément, les conditions géopolitiques insolemment favorables, tout cela n’a pas empêché la justice internationale de suivre son cours, lentement, très lentement, sûrement, très sûrement.

À Sarajevo, le sentiment de justice a transformé la ville en noces de Prince. Alija Izetbegovitc(2) s’il était là… Le père de la Bosnie indépendante a toujours évité le modèle cantonal à base d’agrégats religieux. Il appelait de ses v?ux un État pluri-ethnique tandis que Karadzic rêvait sa Grande Serbie orthodoxe. Aujourd’hui, le premier dort en paix, le deuxième ne dormira plus… en paix.

Jamel Heni

Jamelheni@netcourrier.com

Notes

1 – Accords issus des négociations entre le président serbe Slobodan Milosevic, croate Franjo Todman et bosniaque Alija Izetbegovic, novembre 1995, dans la base aérienne de Wright-Patterson, près de Dayton, dans l’Ohio, aux USA. Ils mettaient fin à la guerre.

2 – L’ancien président de Bosnie repose au cimetière de Kovaci à Sarajevo, aux côtés de 850 martyrs. Membre de «Mladi Muslimani» (Jeunes Musulmans), cet homme de conviction s’est battu toute sa vie pour le bien de son pays. Sa tombe est aussi humble que sa personne. Selon son souhait, ni mausolée, ni grande cérémonie. Sa seule volonté : être enterré parmi les martyrs. Sur sa pierre tombale, pas de titre honorifique, mais uniquement son nom et prénom. Il n’est en rien précisé qu’il a été président, ni qu’il a combattu pour son pays, mais seulement «Abdullah» (Serviteur d’Allah).

Laisser un commentaire