Prise de poste (L’expression de Tunisie) 08/08/2008

Prise de Poste

08/08/2008

 

Le passeport de si H’bib

 

Nous sommes au plus fort de la guerre. Peu de reporters se bousculent aux bunkers. Là-bas en Bosnie, arrière, arrière garde de l’Europe. Pas une destination, franchement! Tout le monde fait comme tout le monde: des dépêches. Bâtonnons, bâtonnons. Pendant que certains font le malin: John Burns, du New York Times et H’bib Ghribi de la télévision tunisienne. Le monde ne jure que par le premier. Le deuxième a fait mieux: son travail. Honnêtement, passionnément, du fond des tranchées, parmi les troupes bosniaques, volontaires enrôlés au pied levé par un Begovic trop poli pour aller vite en guerre.

Si H’bib, tournait casqué botté, son énième « Passeport »1 en Bosnie. Si mes souvenirs sont bons. Un obus le manqua de peu. Il remballe, reprend à la première « pause ». Gardé de prés par un gaillard mi civil mi soldat. Il alterne Anglais, Français et pantomime pour traduire. Le « passeport tunisien » fait le tour des barricades, escadrons, découvre cette armée de fortune…Un haut gradé lui serre la main et le cœur d’horreurs chiffrées. Ghribi corrige l’inventaire aux viols et cadavres. A la hausse. Dans les 300000 milles pour les seconds, les sévisses sexuels dépassant tout entendement. Ils violaient des mineures, les salauds d’en face.

Téléréalité d’une sale guerre. Le jury tunisien aurait auditionné tous les acteurs, avant de donner son avis: un haut le cœur général. Les journaux de la place ne bâtonnent plus, fouillent leur « passeport ». La Bosnie proche des yeux était devenue proche du cœur. C’était à la télévision tunisienne, du temps de si H’bib.

J’en parle ici à l’occasion de l’arrestation du boucher de Sarajevo, Radovan Karadzic. J’en parle aussi afin de rappeler que la télévision nationale n’a jamais désemplit de journalistes de talent, rigoureux et tout… H’bib et d’autres confrères aînés avaient toujours trouvé la parade, ex-filtrant un système de censure, d’incurie médiatique organisée. Véritables poil à gratter, une haute idée du journalisme dans les tripes, ils n’avaient jamais lâché, avaient même trouvé le sésame comme à Passeport. La prohibition du journalisme politique… ils étaient tellement rodés pour se convaincre de l’inverse! L’irruption dans les parages de journalistes limités et limitatifs, dont le rôle est de flagorner en illimité, n’en faisait pas des énergumènes. Ils savaient la presse fragile, à plusieurs maîtres, disaient Bourdieu2 et mettaient un point d’honneur à ne pas disparaître. Quitte à se réfugier dans le journalisme des autres: rigoureusement, courageusement, « Passeport » à la main.

D’aucuns n’y verront aucun mérite. Que si. C’est le combat du métier. Le métier de journaliste. Même à saluer les acquis tous les matins, avec si H’bib, il fallait le faire en journaliste; pas en prosélyte. L’apostolat médiatique avait fort à faire, devant le professionnalisme (qui est une forme de courage) de journalistes diplômés ou formés sur le tard, au bâton. La carotte n’était pas encore née…Le mérite de si H’bib était d’avoir prémuni les mots du journaliste, son approche, sa sagacité voire son port. C’était d’avoir retardé l’avanie de la profession à la télé, sa déchéance.

Mais le « Passeport » était un signe prémonitoire. Son départ se précisait. Avec les satellites, il se planifie. Dubaï, Al-jazeera…Il ne sort plus son « passeport » pour travailler! La cagnotte satellitaire? Pas seulement. Quand bien même il en avait le droit, étant donné le salaire blessant du journaliste tunisien. Si H’bib était un bon journaliste, il serait devenu mauvais s’il était resté… Aujourd’hui, sans affecter l’inflexion orientale, en prononçant bien le « thad », lettre de noblesse arabe, sans y ajouter des circonflexes charqîs, il officie aux news d’Al-jazeera. La même fraicheur, la même faconde. Si H’bib c’est l’histoire de beaucoup de Tunisiens qu’on n’a pas laissé tranquilles et qui ne nous laisseront pas en paix, jusqu’à ce qu’on change. Qu’on comprenne enfin que la professionnalisation du journalisme est au moins aussi nécessaire que le foot professionnel…

Jamel HENI

jamelheni@netcourrier.com

 

1Magazine d’actualité étrangère qu’il présentait sur la chaîne nationale

 

2Sociologue français, décédé début des années 2OOO

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