• Accueil
  • > Culture
  • > Entretien avec Tahar Ben Jelloun (L’Expression de Tunisie) 02/06/2008

Entretien avec Tahar Ben Jelloun (L’Expression de Tunisie) 02/06/2008

Entretien avec Tahar Ben Jelloun  (L'Expression de Tunisie) 02/06/2008 dans Culture Ben-jelloun02-06-2008

Tahar Ben Jelloun à ‘‘L’Expression’’: «La littérature arabe n’intéresse presque pas l’Occident»

 

 

Boulevard Saint Germain, Tahar Ben Jelloun range autant de livres que de chaussures. Gros pour les premiers, plates pour les secondes. Ce qu’il faut pour lire et marcher. Et ce qui fait le Goncourt, dont il vient de rejoindre l’Académie. Comme il écrit, il parle, sans style, avec beaucoup d’originalité, donc. Il nous entretient de son élection, mais aussi de la littérature et de l’époque. Car c’est un homme à la «page» comme tout écrivain dit-il…

‘‘L’Expression’’ : Vous êtes élu à l’Académie Goncourt, au couvert de François Nourissier. Une consécration de plus ou un hommage singulier ?

Tahar Ben Jelloun : Être élu à l’Académie Goncourt, est un honneur, pour la bonne raison qu’on ne peut le solliciter. Le vote se fait à l’unanimité, dans l’esprit d’une famille qui accueille un nouveau membre. C’est donc un honneur, mais en même temps une incitation à ne pas dormir sur ses lauriers. Car on lit beaucoup. En ce moment, je dois finir quatre gros volumes candidats à la bourse au Goncourt de la biographie, qui sera décernée bientôt. Il y aura après la bourse des nouvelles, de la poésie…

Dans ce cénacle littéraire, on parle d’une ouverture à la francophonie, dans un tout autre contexte, l’heure est à l’ouverture politique, une autre à l’immigration. La France est-elle en train de changer ?

Je crois qu’il ne faut pas mélanger la France, l’Académie… Disons que l’ouverture avait été initiée avec le Goncourt 1987 distinguant ‘‘La nuit sacrée’’. C’était déjà l’ouverture sur une littérature française faite ailleurs, car je n’aime pas le mot francophonie.

Depuis ‘‘La plus haute des solitudes’’ en 1977, vos romans sont attendus, vos essais ne rencontrent pas moins de succès. Le racisme et l’Islam y figurent en ligne de mire. Est-ce l’identité? Une cause juste? Une urgence culturelle ?

Le livre sur le racisme (‘‘Le racisme expliqué à ma fille’’) concerne tout le monde, d’où son succès de librairie. Traduit dans plus de 30 langues, il continue d’être enseigné un peu partout dans le monde. Le livre sur l’Islam n’a pas eu la même carrière.

Ce sont des livres de citoyen engagé. Car je suis concerné par la vie quotidienne, la manière dont on traite les étrangers et pas seulement en France, en Espagne, en Italie… Il y a le romancier, il y a aussi l’homme, le père de famille qui a un rôle à jouer dans la société.

Oui c’est aussi une urgence car il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui se sont exprimés dans des livres sur ces sujets.

L’idée d’écrire un livre sur l’Islam, m’est venue au lendemain du 11-Septembre. J’ai alors entendu les pires aberrations. Je ne pouvais laisser passer un amalgame qui était devenu dramatique du genre islam = terrorisme.

Vos romans militent pour une littérature «profonde et sincère», qu’est-ce alors qu’une littérature «profonde et sincère» ?

La sincérité veut dire être en accord avec soi même. Faire son travail avec rigueur et conscience. Par exemple, il ne faut pas usurper les identités! La sincérité m’appartient et je la revendique.

La profondeur, c’est plutôt un désir, un souhait. C’est au lecteur de vérifier si elle existe ou pas.

Tout écrivain est témoin de son époque, un témoin qui raconte des histoires, mais avec une manière et un style. Car tout le monde peut raconter des histoires, mais tout le monde n’est pas écrivain.

Vous abordez la littérature comme une suite à la vie. Dans une interview donnée au magazine ‘‘Lire’’ en 1999, vous aviez soutenu qu’«on n’écrit pas si on ne vit pas. [....] Écrire, c’est rendre compte de quelque chose que l’on a vécue et qui mérite de sortir du cadre personnel. En ce sens, beaucoup d’écrivains aujourd’hui n’ont aucune légitimité. Ils devraient arrêter d’écrire». Est-ce une exigence esthétique, morale, psychologique? Et qu’est ce qu’écrire ce que l’on vit exactement ?

Je voudrais rectifier cela. Il y a des individus qui pensent faire de la littérature alors qu’ils font autre chose. La littérature est la vie mais pas dans sa dimension absolue. Car la vie est plus compliquée, plus complexe. La littérature essaye de rendre compte de la vie mais la vie est beaucoup plus lourde en fiction, en contradiction…

Je ne pense pas que l’on puisse faire une oeuvre réaliste. Le réalisme est impossible, car la vie est mouvement, on ne peut l’attraper, la fixer. Quand j’invente une histoire, je ne l’invente pas de rien, ça part de ce que j’ai vu ou vécu, entendu… A partir de ce moment l’écrivain devient liberté en exercice. Cette liberté n’obéit pas aux limites que le lecteur veut fixer. Nous n’avons aucune certitude sur la manière dont un livre est reçu, critiqué, aimé, jeté. Aucune certitude.

Quel regard portez-vous sur la littérature issue de l’immigration, s’il en est, aujourd’hui ? Est-ce une entité littéraire ? Est-elle différente de celle des précurseurs ? Quel devenir ? Quels conseils ?

Beaucoup de jeunes écrivent, mais ils ne constituent pas un mouvement. Je ne peux porter un jugement, d’autant qu’il n’y a pas suffisamment de textes. Je préfère attendre. Mais je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour, que je la connaisse.

Et la littérature arabe ?

Cette littérature est victime de la crise politique et morale arabe. Il n’y a pas beaucoup d’écrivains arabes qui sont traduits et reconnus comme tels. Il y a eu Ala Assouani. Tout d’un coup, son livre a eu un succès populaire, ce qui fait que la presse a dû suivre; il a eu de la chance. Des centaines d’autres et surtout d’excellents poètes arabes, demeurent méconnus. On aimerait tous qu’il y ait curiosité de cette littérature.

Le roman n’a pas de tradition arabe. Le roman arabe est assez récent. Cela ne remonte pas plus loin qu’en 1912 avec ‘‘Zaïnab’’ de l’auteur égyptien Mohamed Haykel. Mais la poésie arabe est très forte, très puissante, bien plus ancienne que le roman.

Le problème c’est que la littérature arabe n’intéresse presque personne en Occident. Dans la foire du livre à Francfort, les stands arabes sont vides! Le monde arabe, son roman, sa littérature, ne sont pas la priorité. Dans les années 60, l’Europe venait de découvrir la littérature latino-américaine, et c’était un boom. Nous rêvons tous de ce boom, en ce qui concerne la littérature arabe. Et ce n’est pas en boycottant des salons où exposent des Israéliens qu’on va y arriver. Il faut condamner la politique d’occupation israélienne, elle est criminelle, mais les écrivains sont des individualités, ils ne sont pas là pour représenter un État ou l’autre.

En tant qu’écrivain de la vie, quelles histoires racontez-vous, aux islamophobes, frontistes, communautaristes, extrémistes de tous bords ?

Je n’ai pas de planning. Les choses arrivent mystérieusement. Si pour les essais il s’agit d’une décision scientifique, un roman c’est beaucoup d’attente. Maintenant pour l’islamophobie, c’est un rejet de l’Islam et du monde arabe qui n’est heureusement pas général. Il existe un racisme actif et plus pernicieux. Je donne un exemple récent, l’historien Sylvain Gouguenheim (université de Lyon) conteste le rôle des savants arabes dans la transmission du savoir grec vers l’Europe. Le livre s’appelle ‘‘Aristote au Mont Saint-Michel ; les racines grecques de l’Europe chrétienne’’ (éditions du Seuil). Cette transmission serait un mythe et ce savoir serait passé directement du grec au latin!! Ce livre fait partie de beaucoup d’autres tentatives de dévalorisation dans plusieurs domaines.

Alors moi je pense que le terrorisme n’a rien de musulman. Mais ça arrange certains occidentaux de l’amalgamer avec l’Islam. En ce moment l’Europe prend une tendance droitière. Ça commence par le sans papier, le clandestin et ça remonte jusqu’à l’intellectuel, jusqu’à l’histoire.

Cela vient aussi du fait que nous, les Arabes, n’avions pas su communiquer nos valeurs, notre patrimoine. C’est à l’image de ce que nous faisons en général: nous manquons de rigueur, de constance, de liberté, alors nous ne réussissons pas à défendre nos idées comme il faut.

On connaît votre engagement pour la cause palestinienne, contre la guerre d’Irak et pour la démocratie dans le monde arabe. Quelles sont vos raisons d’y croire ?

Depuis que j’ai ouvert les yeux, j’entends parler du drame palestinien. C’est l’une des pires injustices au monde. Et cette injustice ne cesse de s’aggraver. La manière dont on affame les Palestiniens à Gaza est un crime contre l’humanité. Simplement parce qu’on a dit au monde arabe: démocratie; les Palestiniens l’ont appliqué correctement, ça a donné le Hamas. Moi qui ne suis pas du tout d’accord avec l’idéologie du Hamas, je dois respecter ce choix populaire. Israël et les États Unis doivent le respecter. Or ils ne le respectent pas, ils massacrent.

L’Irak c’est un scandale, une catastrophe, d’abord parce c’est une intervention illégale.

Ce sont des choses qui font mal aux peuples arabes, ce sont des humiliations quotidiennes et ça enfonce davantage ce monde dans sa crise politique.

Alors est-ce qu’il y a des raisons pour y croire? Tout écrivain qui se respecte doit se révolter, mais l’espoir est un bien grand mot. Je suis comme l’écrivain Émile Habibi, moitié pessimiste, moitié optimiste.

Le festival de Cannes remet sur le tapis l’affaire des caricatures, avec la sélection du documentaire de Daniel Leconte ‘‘C’est dur d’être aimé par des cons’’. Le journal satirique ‘‘Charlie Hebdo’’ évoque une «sélection courageuse». Y a-t-il eu «sélection courageuse», selon vous ?

Cette affaire est très énervante. Le prophète ne peut être caricaturé dans le sens où il est esprit supérieur, alors caricaturer un esprit ? Derrière on voit bien la volonté de nuire à l’Islam. Mais on ne doit pas nous focaliser sur ça. Y a des débats plus urgents. Ils sont libres de caricaturer, nous sommes libres de ne pas aimer. En cas de diffamation, il y a la justice pour ça. A mon avis il y a eu beaucoup d’agitation, alors qu’il fallait traiter ça par le mépris.

Je n’ai pas reconnu le prophète dans tout ça, il est au delà. Mais il faut dire que l’Occident a été habitué à la caricature, le pape a été massacré! C’est dans leur culture. Ils ne comprennent pas que cette culture n’a pas le même fonctionnement ailleurs.

Cependant et pour le coup je pense qu’il y a deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit de l’affaire palestinienne.

Le Magreb est-ce encore possible ?

Un jour, les dirigeants du Maghreb devront rendre compte aux enfants de cette région du retard phénoménal qu’ils ont pris pour faire du Maghreb une entité unie et forte face à l’Europe. Mais le drame du Maghreb c’est surtout la tragédie algérienne qui demeure depuis 1991 et l’absence totale de volonté politique chez les Algériens d’apaiser les tensions dues au problème du Sahara.

‘‘Sur ma mère’’, dernier roman de Ben Jelloun

Né à Fès en 1944, Tahar Ben Jelloun s’installe à Paris dès 1971, publie ses poèmes chez Maspero et voit son premier roman, ‘‘Harrouda » édité par Maurice Nadeau aux éditions Denoël en 1973. Poète et romancier, auteur notamment de ‘‘l’Enfant de sable » et de sa suite ‘‘La nuit sacrée’’, qui a obtenu le prix Goncourt en 1987, Tahar Ben Jelloun collabore régulièrement à divers journaux européens (‘‘La Republica’’, ‘‘L’Espresso’’, ‘‘Aftonbladet’’), souvent sur des questions liées au monde arabe et musulman et à l’immigration. Il est également chroniqueur au quotidien barcelonais ‘‘La Vanguardia’’.

Son dernier roman, ‘‘Sur ma mère’’, paru le 24 janvier aux éditions Gallimard, est disponible dans toutes les librairies francophones de la République, diffusé en Tunisie par Cérès (269 pages, prix spécial : 14,400 DT).

L’auteur présente lui-même son ouvrage en ces termes : «La mémoire défaillante de ma mère l’a replongée, pendant les derniers mois de sa vie, dans son enfance. Redevenue soudain une petite fille, puis une très jeune fille tôt mariée, elle s’est mise à me parler, à se confier, convoquant les morts et les vivants. L’amour filial, fort et passionnel, est souvent enrobé de pudeur et de non-dits. En racontant son passé, ma mère s’est libérée d’une vie où elle fut rarement heureuse. Pendant des journées entières, je l’ai écoutée ; j’ai suivi ses incohérences ; j’ai souffert et en même temps ; je l’ai découverte. ‘‘Sur ma mère’’ a été écrit à partir des fragments de souvenirs qu’elle m’a livrés. Ils m’ont permis de reconstituer sa vie dans la vieille médina de Fès des années trente et quarante, d’imaginer ses moments de joie, de deviner ses frustrations. Chaque fois, j’ai inventé ses émotions et j’ai dû lire ou plutôt traduire ses silences. ‘‘Sur ma mère’’ est un vrai roman car il est le récit d’une vie dont je ne connaissais rien, ou presque».

 

Liens: http://www.lexpression.com.tn/details_recherche.php?ID_art=463

Laisser un commentaire