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Les nouveaux rires L’expression de Tunisie, Vendredi 15 août

Ramadan approche. Les télés qui feront le jeûne sont en pleine action. Elles mijotent les mêmes recettes, à quelques exceptions près . Sept minutes de psalmodie coranique, liturgies, Adhan Al-Maghreb, liturgies, une demie-heure de réclame, Yaourt et demoiselles, trêve de liturgies, puis sitcom…. La gargoulette d’eau pompée, on prend sa pub en patience et on guette sa sitcom1. Choufli Hal (sort-moi de là), un tas de rire pour tous.

Contradiction, quand tu nous tiens

La comédie de situation de notre confrère Hatem Belhadj est une chronique de voisinage étrange, un psychiatre loue chez une guérisseuse. Sliman Labiedh de son nom, collectionne les cas et les gags de famille. En une demie-heure, tout y passe. Matriarcat sympathique, (matriarcat tout de même), argent facile, passion fourbe, sournoiserie permanente…La culture scientifique du médecin ne s’oppose pas au charlatanisme de sa logeuse, ça ne traite pas de la même chose, c’est tout . Le divan soulage nos conflits, la tasse trahit nos convictions. Qu’il est ennuyeux de le répéter. Une conclusion de maternelle, casse-pieds et tout ce que vous voulez: nous sommes contradictoires en permanence. Or le déni de la contradiction est la première des bêtises, précise le jeune philosophe tuniso-français, Mahdi Bel-haj Kacem.

Cette bienveillance à la contradiction sauve la sitcom de toute moralisation. La reconvertit en moralité. Voilà qui ne plaira guère aux donneurs de leçons, fieffés moralisateurs, qui passent leur vie à redresser nos torts politiques, de jeunesse, d’opinion…. Les moralistes (les artistes), eux, détestent faire la morale. Ils simplifient nos contradictions, les écornent à nous en casser le nez. Nous en sommes plus lucides, moins rougissants. Nos amis les moralistes nous délestent de « complexes » inutiles, injustifiés et collectivement surmontables. Par simple sentiment d ‘égalité entre névrosés. Passables que nous sommes, tous. Les artistes (moralistes) nous rapprochent, en nous accrochant. Que les moralisateurs ânonnent leurs poncifs entre eux. Ça les rapprochera.

Les apparences sauves

Mais jusqu’où choufli hal se révèle-t-elle moraliste? Nous sommes désolés de constater son manque de résolution là-dessus. Hatem Belhadj est un artiste non encombrant. Ses personnages peignent non pas les contradictions internes, mais bien plutôt celles qui dépassent, les contradictions apparentes, vues et connues, ressassées cela fait belle lurette. Il force le trait, le grossit, le retourne, sans trop voir ce qu’il cache. Ce n’est pas risqué tout ça. Ça navigue à vue. Vous vous y marrez sur le coup, supériorité d’acteur oblige (Kamel Touati et Mouna Noureddine y sont exceptionnels). Vous en poussez un rire ordinaire, les mêmes éclats que lorsque vous écoutez la même blague chez la même personne tous les matins. Choufli hal pastiche les maris tremblant devant leur « aicha », tourne en dérision les ploucs parvenus, l’arroseur arrosé…

Pour peu que nous nous hasardions loin de ce rire intense mais attendu, ce déjà « ri » réchauffé, pour peu que nous soulevions le défi de laisser vivre les personnages plus longtemps et plus en profondeur, nous pourrions rire du phallisme des « aicha » elles mêmes, des origines ploucs de tous et de l’éternelle leçon des cyniques: on est toujours la risée de quelqu’un, tour à tour arroseur et arrosé.

Croire que le matriarcat a donné le coup de grâce au patriarcat et signé la fin des inégalités est une mauvaise blague, une blague de mauvais goût. Le matriarcat ridicule de la compagne de Sboui (idiot de la famille) n’est qu’un patriarcat à l’envers. Est-ce pour autant une contradiction profonde? Je ne suis pas sûr. Le matriarcat est aussi insensé que l’esprit patriarche, vouloir en rire est la preuve que nous sommes égaux en matière de contradiction, sauf que vouloir en rire trahit une nostalgie profonde des femmes d’antan, celles qui refusaient par amour la guerre des sexes, Labiedh mère est toujours là pour limiter la casse de sa bru tyrannique!!!

Camper en traits vaudevillesques certains ploucs gentilhommes, c’est ne pas prendre en compte leur lutte à mort contre une vieille aristocratie fauchée et inutile, une aristocratie cynique qui finira ses jours croquée férocement…

Ce sont ces faisceaux de contradictions aussi obscures qu’encombrantes, qui nous « tueront » de rire. Tant elles sont insoupçonnables, subtiles et « graves »….De nouveaux rires, en somme. Grâce à un moralisme entier, encombrant et assumé. Hatem, le bon Hatem en est capable. Pourvu que certains acteurs suivent: le mièvre chichi de certaines actrices simulatrices, sans talent et sans imagination, gagnerait à passer à la trappe (y en a une qui n’a même pas sa place dans cette série!), « savannn » ne faisant plus rire (si jamais elle l’avait fait!) devrait le céder à meilleur « leitmotiv », Sboui ( un garçon doué) peut mieux faire le pitre en découvrant d’autres facettes du personnages, en rebondissant, en atteignant à la contradiction de l’idiot-philosophe ….

Hatem Bel Hadj a parcouru la moitié du chemin, le téléspectateur doit l’aider à trouver la bonne adresse. Vers un rire nouveau.

 

Jamel HENI

jamelheni@netcourrier.com

Rubrique tél: Prise de poste,

1une contraction de l’anglais Situation comedy (comédie de situation)

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