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Mektub, la chronique qui avait du mal à devenir fiction

Jeudi 1 octobre 2009

Autant j’ai aimé la tronche de Samira Magroun, autant des milliers de femmes tunisiennes « allèrent se couper les mains » sous le charme de Dhafer Abdine, autant le feuilleton mektub deux  me fut resté en travers des yeux !!!!

J’en ai déjà gavé du duo Tahar Fazaa (scénariste) et  Sami Fehri (réalisateur). J’eus à le faire savoir dans les colonnes de feu l’Expression[1]. Pas la peine de vous resservir toute une tartine.  En voici l’essentiel pour me faire comprendre.

 

« À quelques faux ingrédients près, l’essentiel du «paysage» tunisien est là. Mais ce n’est qu’un paysage. Sans racines, sans plis, sans envers, ni ramifications. Les déboires conjugaux, sentimentaux ou économiques en font un paysage plus conforme peut-être, mais tous ces effets manquent encore de causes, de genèse, de croissance, de trajectoire personnelle et familiale complexe, de facteurs profonds et en conflit. Il manque la lutte psychologique, celle des classes, comme il manque l’inquiétude, l’ennui, le désarroi et le renouvellement des personnages. La contradiction de tous y fait cruellement défaut. Le rêve d’argent est cousu de fil blanc. Il manque le fil rouge de l’exploitation et de la révolte !

On l’a bien dit dans notre dernière «prise de poste»: en lieu et place de la lutte des classes, on nous a servi la carte de la richesse avec ces deux routes séparées : l’héritage et la corruption ! Le travail et le capital en sont absents. L’argent des pères et celui des autres les remplacent ! Sans relief.

Ce n’est qu’un paysage, a-t-on dit. Or la Tunisie est loin d’être un paysage. C’est une société vivante, contradictoire, avec quelques harmonies salvatrices. Ses riches ne se ressemblent pas, ses pauvres travaillent. Ses délinquants se recrutent dans les deux classes. Ses honnêtes gens aussi. Ses paysages changent tous les jours que Dieu fait. Un paysage trompeur en cache un tréfonds, une Tunisie tour à tour conservatrice et permissive, souffrant force contradictions….  

Les apartés décousus, la séparation des  univers, l’absence totale de rebondissements, froissent la copie tunisienne, tirée par ‘‘Mektoub’’. Sa télé réalité est par trop irréelle,  presque fabulée. On trouve pire et plus compliqué en Tunisie. Dans ses «grandes» familles comme dans ses poches de pauvreté, la vie est plus riche, plus complexe et les hommes moins «déterminés» de naissance.

Enfin, deux mots sur les politesses brûlées, les tabous que l’on s’avise de griller. ‘‘Mektoub’’ n’est absolument pas plus provocateur que d’autres fictions : l’adultère et le vin remplissent la médiathèque ramadanesque. Fazaâ et Fehri n’ont  pas osé le tiers du quart de ‘‘Halfaouine’’, ‘‘Soltane El-Médina’’ ou ‘‘Beznass’’. Leur critique sociale est loin du drame engagé des ‘‘Sabots en or’’. Ce n’est tout de même pas ‘‘Khamsoun’’ !

Le cinéma tunisien est particulièrement connu pour ses tabous en culottes courtes. À la tête du peloton «coquin», il a offert quelques immortels en la matière. Beaucoup de feuilletons ont levé des tabous, presque tous tournent autour d’un adultère ou deux. ‘‘Mektoub’’ n’en est qu’une suite timide et embarrassée, par moments fétichiste ! ».

 

Du scarface avec du choco !

Nos deux compères se retrouvèrent pour une deuxième édition. Ils en voulaient à mort, sans se soucier de la matière, l’inspiration, des nécessités artistiques, ils en voulaient quoi que leur en coûtera une deuxième et peut-être une troisième prime time (et les 45 minutes de pubs qui vont avec)… L’essentiel était d’en faire.  Des « Mektub » en quantité !!!

C’était toutefois sans compter avec  l’inclément coup de l’art !! La romance de châteaux a viré au thriller !! Avec ses huit morts en trente épisodes, le feuilleton Mektub2, fait du scarface avec du Choko !! Le public en a tendu des yeux ronds !

Toujours la même storyline : une fiction BCBG, émaillée de  « plans de coupe » du côté de chez les va-nu-pieds. Et ça s’enchaîne : des amourettes, des tires, des studios, de la flicaille, la peinture, un ring de boxe, un adultère ou deux, l’hôpital, un mariage « blanc »…Plus c’est gros plus ça passe…De quoi parle Mektub ? Réponse du berger à la bergère : de la Tunisie !!! (Et en trente épisode ! qui dit mieux) !!

 

Pas de scénario, juste des chroniques

Sur les soixante épisodes des deux éditions, pas une fois un personnage n’eut à s’affronter, seul devant ses propres fêlures.  Rares et non essentiels les conflits intérieurs sont toujours « publiques ! Un  personnage n’existe que dans la mesure où il permet à la séquence de conclure !! Privé de contours propres il n’évolue ni ne se transforme, mais passe de vie à trépas, rien de moins. Chaque fois qu’un acteur ait débité ses mots, rempli son rôle, il se fait tuer !! Huit morts en tout sans compter les disparus net, sans la moindre excuse. Qui dans un accident, qui poussé par-dessus bord, qui sur une chaise roulante…Je saute ici les courses poursuites téléphonées, les coups de foudre « inaperçues », les prise d’otages à la « Ben Ten » !!!….

 

J’aimais bien les chroniques de Tahar Fazaa dans les colonnes de Tunis Hebdo, mais le scénario est une tout autre écriture !!! Nous est hypothèse que le meurtre facile des personnages recèle une difficulté dramatique à les mettre en veille, les revisiter, réchauffer et resservir en temps et en heure. Ce sont les limites d’une écriture en aparté, une écriture chroniqueuse,  qui firent tomber Mektub dans le thriller, l’usage par trop événementiel du personnage et non  la psychologie des rôles. Oui  c’est bien  le cas de le dire Mektub est un thriller par défaut !!!

 

Tu meurs ou tu refais la même bêtise

On retrouve le chroniqueur encore une fois dans sa narration rectiligne, à la je kidnappe ta fiancée, tu perdra mon gosse. Et ça recommence. Un personnage meurt ou refait la même bêtise. Il se fait prendre, retombe amoureux, trompe de nouveau, refait courbette ou repart à Paris….

Les deux mécanismes de mobilisation des personnages chez Fazaa sont l’extinction et la répétition. Ses héros ne se posent pas de questions, ne souffrent aucun conflit, leurs monologues contournent les émotions et évitent la psychologie…C’est tout juste s’il posent !!!Ni Dali (le mari volage) ni Choko (le mafieux) ne s’étaient fendu d’une culpabilité, une hésitation, ne serait-ce qu’un silence profond qui tombe comme une belle musique au bon moment….Tahar Fazaa, fait du structuralisme sans le savoir : on s’en fiche de ce que vivent les individus, seules leurs relations comptent. Asservis à un plan, une séquence ils sont ce que le tournage veut qu’ils soient à un moment précis. Un même personnage peut changer de nature sans le savoir et sans le faire savoir, au gré d’une belle réplique… Ce ne sont pas les contradictions profondes de la psyché, loin s’en faut. A tout le moins, sont-ce les servitudes du « tape-à-l’œil », du racolage !!!

 

Réalisation en plans de coupe…

L’adrénaline monte au gré d’une escalade affective réelle, les cous se tendent et les gorges se serrent, le public attend une prouesse d’acteur, mais le réalisateur n’est pas du même avis : il lance le générique !!! La découverte du pot aux roses, une lettre de rupture, la mort d’un ami…Autant d’occasions qui prêtent à la  prouesse techniques tout aussi  en termes de jeu que de réalisation. Elles sont toutes les fois sacrifiées pour les besoins d’un hypothétique suspens …L’idéologie financière  du suspens l’emporta toujours sur l’élan créateur, l’angoisse productrice d’affronter, surmonter l’irrévocable, sentir les délices de la chute et les douleurs de la remontée !!!

En lieu et place des fonctions dramatique de l’intrigue, Sami Fehri désamorce en plan de coupe (plans transitoires entre une séquence et l’autre) et toute la construction dramatique échoue sur une image fixe sans chair ni erreur, un visage de marbre, derrière l’ours déroulant du générique !!!!

Ici « plan de coupe » est à prendre au propre comme au figuré. On vient de voir son usage au propre. Au figuré, cela voudrait dire que le feuilleton présentait une copie morcelée, en modules dramatiques étanches, sans trop d’unité ni de synthèse. Le mot chronique serait tout aussi heureux à décrire une mise bout à bout de saynètes indépendantes, une juxtaposition de plans où l’on voit les mêmes acteurs varier les phrasé et les genres  sans autre horizon que leur « time code »[2] et un lien lointain avec le chute finale fort attendue ( classique et heureuse) !!!!

 

Il me tient enfin à cœur de soumettre une hypothèse sur le succès fou du personnage de choco. L’acteur Atef Ben Hassine, s’en est plutôt bien sorti, quoiqu’il fasse trop dans le jeu physique sans autre forme d’expression. Personnellement j’imputerais son succès au désir qu’ont beaucoup de nos compatriotes d’un vrai voyou de cité « cappabli » de tenir tête à la gangrène mafieuse !!! Enfin ce n’est qu’une hypothèse…

 

Au départ Mektub s’est vendu comme une télé-réalité, ça n’a pas marché, puis comme un commerce aux tabous, ça n’a pas mieux marché. Sur la fin ils en ont arrêté et firent disparaître trop de personnages. Mais personne ne leur a rien demandé!!!!

 

Jamel HENI




[1] L’Expression du 29 septembre 2008, ce magazine disparu s’est voulu libre et inscrit dans la modernité mais n’a pas pu survivre à la censure

[2] Indicateur temporel associé aux images