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La leçon de trop….

Lundi 1 février 2010

Le chroniqueur Mohamed Galbi a rendu la plume. Il s’est éteint à l’âge de 68 ans. Pleins de calembours tragi-comiques à la pointe de son crayon doux-amer. Si Mohamed Galbi tournait des textes courts, rimés, denses et acérés. Le lecteur écorché vif tendait sa joue gauche pour re-cevoir l’humour noir de Lamha, littéralement « oeillade » sur la société, toujours décapante, subtile, meurtrière.

Quatre ou cinq lignes, rien de plus. Mais combien au second degré. Ce qui nous paraissait extrêmement concentré, était le fruit d’un longue expérience, ramenant l’étudiant parisien en philosophie, vers l’unique métier qui l’attendait à Tunis. Rédacteur à l’Agrence Tunis Afrique Presse, où il gravira les échelons jusqu’au dernier. Rédacteur en chef. Mais son crayon s’impatientait à monter le podium d’une plume. Il collabore au quotidien arabophone ASSABAH, y tient une rubrique, la fameuse lamha. « Bilingue »! il s’essaye à la la caricature. Et finalement multilingue, au scénario….

Le temps est au recueillement, certes. A la colère aussi. Je ne connaissais, comme beaucoup d’autres la tronche de si Mohamed. Il fallait attendre qu’il parte, pour le voir. Aucune interview répertoriée à la presse nationale. Aucune apparition télé. Alors que des feuillistes, des journaleux, des plumes cassées, bourdonnent comme des moustiques, à l’antenne, nous servent leur banane marron pourrie à la Une des feuilles de choux!!! Alors que d’écrivailleurs à la noix courent les continents derrière le dernier prix, filent du coton opposant à toute escale et font du népotisme subversif, à défaut d’une bourse au talent!!! Alors que des petits scribouillards dispersés, montent et remontent les grands chevaux des chroniques perso trop peso, faute d’écrire leur temps….

Alors et alors, si Mohamed est resté chez lui, bien chez lui, derrière un bureau quelconque, grattant la peau à la presse nationale… Tout les matins.
Oui, je l’ai écrit, je l’écris et je l’écrirais. La presse nationale n’est pas pire que les journaux d’opposition. Le bon journalisme est partout. Le mauvais nous colle à la peau. Pour une raison simple, la mauvaise presse a les moyens de sa propagande. Si Mohamed en est une leçon de trop!!!

Jamel HENI

Fadhel Jaïbi: je refuse de mourir mon père…

Vendredi 6 novembre 2009

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Ce papier fut refusé par une excellente rédaction de la place, une amie féministe s’esclaffa à l’unique intention de méditer le «dogme » théâtral : Fadhel Jaïbi ; même ma femme me fit la gueule en sanglotant : le nouveau théâtre, tu vas tout de même pas trouver à redire !!! Honnêtement, je ne reproche rien à mes amis. Le syndrome de l’artiste justifié, du contestataire incontesté s’explique et pas seulement par la publicité rédactionnelle d’une presse « instinctivement » et exclusivement élogieuse. Voici mon hypothèse.
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Fadhel Jaïbi plaide de nouveau « lumière» et s’affirme être une « exception » dans l’histoire de la Tunisie sur Hannibal TV. Ce sont ses mots, sans la moindre paraphrase ! Une fois à l’occasion de Hadha Ana, du temps de Ala Chabbi[1]. Une deuxième fois en commentaire à son « refuge » (aime-t-il à répéter) à la salle le Mondial, qui accueillera pour une durée de 09 mois Familia Production.

« Que le ministère mette à notre disposition le Mondial, est bon à prendre, commente-t-il. Nous ne cracherons pas dans la soupe. Mais j’ose encore croire que les autorités culturelles ont le devoir de soutenir des artistes de notre cran…Oui nous sommes les titans de la place théâtrale…Paradoxalement nous ne sommes pas toujours à la télé…Le mérite vous en revient (hannibal tv)…Non, nous n’avons pas arrêté la contestation. Et comment ?! Un artiste libre n’arrête pas de contester… ».

La petite personne de l’excellent réalisateur et fierté nationale, ne nous occupe pas ici. Nous ne traiterons pas non plus de sa production théâtrale. Sa prose suffisante nous impose, cependant, une réflexion. Pas seulement psychologique de l’ordre du « comment peut-on parler de soi ainsi ?!! ». Non, pas seulement.

Par-delà, une partie de notre sociologie y est jetée, un affect collectif qui investit de toutes les compétences terrestres, de toutes les qualités révolutionnaires nos artistes les plus brillants !!! Comme si nous en avions peur. Peur de s’attirer leurs foudres contestataires à tous crins, une divination a contrario, divination plus cléricale que soufie (tant elle s’applique physiquement à un homme ici-bas, à un artiste, à un concitoyen!!!)….Cela tient aussi à la sociologie de nos artistes eux-mêmes qui s’en tirent à bon compte en s’affublant de compétences sociales (politiques, syndicales, voire scientifiques !) bien au-delà de leurs compétences techniques avérées et généralement appréciées !!!

Sous d’autres cieux, cette folie des grandeurs, parce que c’en est une, aurait au moins été commentée, discutée, retournée dans tous les sens, excusée à la fin peut-être mais jamais tue, passée sous silence, comme cela est arrivé et arrivera probablement encore chez nous !

Nous n’avons pas d’hypothèse franche sur notre part de responsabilité dans cette cruelle absence de critique vis-à-vis des intellectuels!! L’intuition d’une structure tribalo-confrérique nous séduit à ce sujet, mais passons…

Nous avançons toutefois l’hypothèse chère au sociologue français Pierre Bourdieu en ce qui concerne la sociologie de l’intellectuel, en l’occurrence et par glissement conscient l’intellectuel tunisien. Le choix de Bourdieu, s’en trouve doublement indiqué par le mépris que nos intellectuels opposent à toute opinion compatriote d’une part et en vertu d’une « docilité » délibérée au syndrome du colonisé dont souffrent beaucoup d’entre eux d’autre part !!!!

Le mépris, oui c’en est bien un, que nos artistes tunisiens manifestent à l‘égard de la presse nationale et des contributions de certains de nos chercheurs, me rappellent la figure du contestataire incontesté, par simple disqualification de toute instance critique et par absolution de tout compte à rendre de leur contestation originelle, définitive et invariablement supérieure!!!

Figure du contestataire incontesté

Fadhel Jaïbi, homme de théâtre, mais aussi patron d’une maison de production, revendique le beurre de son statut : le devoir logistique et financier de l’Etat à l’égard des titans de la culture ! Il n’en revendique pas moins la figure du contestataire absolu « l’artiste est par définition contestataire » affirme-t-il… Le Pouvoir lui accorde des subventions, une « dé-censure » de son œuvre Khamsoun). Le pouvoir met à sa disposition une salle de théâtre (ce qu’il ne fait pas aux autres et ce que Fadhel Jaïbi justifie par l’unique excellence et précellence de sa production !!). Le pouvoir lui pardonne tout et le traite bien au regard de ce qui pourrait arriver à d’autres contestataires… !!!

Pourquoi. Eh bien, nous supposons que l’exécutif ne trouve aucune subversion réelle dans l’œuvre jaïbienne : son théâtre reprend les fondements explicites (désormais classiques) de la modernité : liberté, république, primauté du droit, figure de l’individu souverain, rationalisme, société civile, égalité, mixité, émancipation féminine, corps libre, liberté de conscience, un homme une voix, démocratie, justice sociale….Il n’y a rien de moins que l’idéologie officielle dans sa phase discursive ou simplement déclaratoire. Même la brillantissme khamsoun (au sens spectaculaire) ne remet pas en cause cela. Elle montre l’écart entre la législation et l’exécutif, elle le montre comme cela se fait chez Tawfik Jbali dans « klem ellil », voire dans certains bravissimes sketchs de Nahdi…Elle le montre crûment mais prise dans sa golobalité, l’œuvre (brillantissime on y insiste) ne démontre rien, ni les limites morales et politiques de ce fossé (entre les textes de loi et le réel) ni son bien-fondé historique.

Nous ne pouvons nous empêcher ici de souligner la conception « actualiste »[2] de l’histoire tunisienne comme produit fini, une conception, qui traverse khamsoun de bout en bout. Où le processus d’évolution ne montre que son stade final : sans nœuds factuels ou symboliques, sans antécédents ni paternité. Où les gauchos n’évoluent pas du perspectivisme au parlementarisme (comme cela leur est réellement arrivé avec tajdid[3]) et où l’islamisme ressemble à une boîte de conserve sans date de mise au marché ni péremption. L’histoire de khamsoun se déploie d’emblée sur deux blocs idéologiques figés, comme deux rocs, sans la généalogie et sans les fissures des eaux, en un mot sans l’évolution des idées dans le temps !! ( remarquons au passage que le courant nationaliste est purement et simplement exclu de la fable !)…

Cependant, nos Khamsoun ne sont rien d’autre que le cumul des ichroun, thalathoun, arbaoun avant de devenir une cinquantaine d’année…Avant de se résumer, le texte était une histoire sans les vicissitudes de laquelle rien ne transparaît du dilemme définitif, rien ne se s’impose au spectateur de l’insoutenable « match » final de doctrines aussi barbue l’une que l’autre (la détestable régression islamiste et le stalinisme qui n’a pas le courage de dire son nom, le vrai) !!!

Or la première des attentes de plusieurs ne fut rien d’autre que cela : comment en est-on arrivé là. Comment et pourquoi !!!

Alors, alors ?! Alors, rien !!! Khamsoun montre, elle ne fait pas autre chose : de l’embrigadement islamiste à la torture en garde à vue. Or, montrer n’est toujours pas contester, montrer c’est bien montrer et ça n’est démontrer quoi que ce soit. Montrer est voyeur et cathartique. Ça permet de se jouer et de la victime et du bourreau à la fois, d’être sur deux chaises, l’un et l’autre, omnipotent, sans engagement et sans inclination. Sans pour ni contre. Le pied absolu, une conscience intemporelle, les délices d’une existence exempte de jugement à subir ou à tenir. Une position d’ange, sous prétexte d’objectivité. Lors même que contester c’est bien contester une partie ou l’autre ou les deux à la fois, mais c’est contester pour de bon en se salissant les mains, en disant ce que l’on pense, sinon avec ses tripes, du moins comme hypothèse subtile et au minmum équiprobable avec d’autres!

D’où ça vient alors l’illusion contestataire dans cette savoureuse monstration désengagée !! De quel engagement nous parle Si Fadhel, en l’absence assumée (dans toutes leurs interviews, et l’auteur et le réalisateur insistent sur la neutralité de khamsoun) du moindre engagement. Nous ne disons pas qu’il faille contester ou que l’exercice artistique soit un acte de contestation, ce « surmoi » réaliste, cette obligation d’engagement, ça n’est surtout pas notre idée, loin s’en faut. Ce sont les idées de Jaïbi, confrontées à elles-mêmes. C’est sa théorie de l’intellectuel, c’est aussi ce qu’il dit depuis toujours de sa pratique théâtrale « un artiste libre n’arrête jamais de contester » et pas seulement en dehors de son théâtre dans une démarche citoyenne, mais aussi et surtout sur les planches conçues par notre homme de théâtre comme une tribune : « La contestation est inhérente à l’acte artistique de la même façon que l’acte artistique est indissociable à l’acte de citoyenneté, et nous sommes citoyens avant d’être artistes. Contester c’est remettre en question un corps saint et en sursis de maladie, c’est aussi relever des anomalies. Un corps social, c’est pareil; une cité, un pays, des Institutions, des lois, …tout cela doit être passé au crible tous les jours…Contester, n’est pas détruire, c’est interroger !
Nous sommes conscients et fiers de la responsabilité qui est la nôtre. Il n’est pas donné à tout le monde de monter sur une tribune et de s’adresser à son prochain. Le théâtre est un art extrêmement redoutable parce qu’il implique une prise de parole et une audience et on ne peut pas se permettre de prendre une parole sans en mesurer les conséquences »[4].
Tout est dit, nous n’inventons rien. Tout Jaïbi est là. Mais face à khamsoun, contester ne nous a pas sauté aux yeux, ni ne s’imposait comme intuition, encore moins comme aboutissement. A la décharge des auteurs, le récit fut neutre, et pour tout dire nous l’aimons plutôt ainsi! Sans contestes et sans contestation.

L’incontesté contestaire

Pourquoi alors parler de contestation à tout bout de champ, à l’occasion de tout et de rien, en « contestologue » !!! Peut-être s’agit-il de mécanique, de rite linguistique, à défaut de contestation réelle.

Oui c’est probablement un rite bobo, un simple « tic » d’intellos ?!. Un argument de classe. Une « idéologie professionnelle » afin de justifier sa posture à cheval : à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du système !!!Oui c’est plutôt ce que l’on pense. C’est littéralement notre hypothèse (je dis bien hypothèse). La voici livrée par Bourdieu[5] : « Contre l’illusion d’un « intellectuel sans attaches ni racines » je rappelle que les intellectuels sont, en tant que détenteurs du capital culturel, une fraction (dominée) de la classe dominante. Et que nombre de leur prises de position en matière de politique par exemple, tiennent à l’ambiguïté de leur position de dominés parmi les dominants. Je rappelle aussi que l’appartenance au champ intellectuel implique des intérêts spécifiques…La critique des intellectuels, si critique il y a, est l’envers d’une exigence, d’une attente. Il me semble que c’est à condition qu’il connaisse et domine ce qui le détermine, que l’intellectuel peut remplir la fonction libératrice qu’il s’attribue, souvent de manière purement usurpée. Les intellectuels que scandalise l’intention même de classer cet inclassable montrent par là même combien ils sont éloignés de la conscience de leur vérité et de la liberté qu’elle pourrait leur procurer. Le privilège du sociologue (ici de l’intellectuel) est de se savoir classé et de savoir à peu prés où il se situe dans le classement !!! ».

Bourdieu redonne à la multitude son droit moderne de tenir la liberté d’expression des deux bouts. De remettre l’intellectuel dans le jeu des classements et le soumettre à la réfutation de la structure sociale et au classement politique. Sur le plan esthétique il permet de compléter un cycle tronqué : celui de la contestation à sens unique. Contestée et contestable, la figure contestataire usurpée par pure mauvaise foi narcissique, redevient ainsi liberté à double sens, liberté tout court. Et l’art et sa réception en sortent revigorés !!!

Enfin sur un plan plus psychologique : la réaffectation par Bourdieu de l’intellectuel dans sa structure sociale, laisse entrevoir une nouvelle hypothèse. On la reformulera ainsi : la figure du contestataire incontesté est littéralement une scandaleuse pirouette du moi. Après avoir tué le père, notre artiste refuse de subir le même sort par le fils !!! Depuis des années, l’unique contestataire toléré, s’arrange bien pour ne pas être contesté. Il se maintient comme intellectuel pur, comme progressiste absolu, en renvoyant perpétuellement toute critique soit à l’ignorance de son auteur soit à sa conscience de classe réactionnaire, sous prétexte d’avoir créé définitivement le nouveau théâtre (une répétition éternelle et incontestée du théâtre nouveau « absorbant toutes les nouvelles expériences qui lui succèderont ». C’est ainsi que Si Fadhel, n’en finit pas de tuer le père et le fils en même temps. Et bien je refuse de mourir papa !!!!

Jamel HENI

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[1] L’animateur qui officie actuellement sur canal 7 a invité Fadhel Jaïbi et s’est montré très complaisant à notre humble avis envers l’artiste.

[2] Sans évoquer les différentes étapes de l’évolution d’un phénomène, donnant l’impression qu’il est donné d’emblée, sans racines ni attaches

[3] Héritier du parti communiste tunisien

[4] Entretien accordé au journal Le Temps, le 19 octobre 2009

[5] Entretien avec François Hincker, La nouvelle critique, n°111/112, février-mars 1978.

Disparition de Mahmoud Darwich: Les rimes du désert

Samedi 16 août 2008

Mahmoud Darwich nous a faussé compagnie, le 09 août, laissant à ses lecteurs le testament d’une patrie rêvée et la redoutable armée des mots

 

Le poète arabe Mahmoud Darwich s’est éteint le 09 août à l’âge de 68 ans, suite à une opération à cœur ouvert. Avant qu’un vent de liberté ne caresse sa Birweh natale. Avant le Nobel grossièrement refusé par l’Académie. Symbole d’une génération meurtrie, la génération 1948, il s’était distingué par une poétique de l’occupation. Ses longues nuits d’exil avaient réussi à retourner, simplifier, récrire la condition coloniale. De conquête, l’occupation en était devenue une impasse historique. Cul de sac politique, faillite morale!!

Mahmoud Darwich, mettait au monde les vers du paradoxe: je suis une victime qui porte conseil au bourreau: votre guerre est perdue, demain au plus tard..Vous y êtes. Nous y sommes. Depuis 48 au moins. Nous sommes les Arabes de 48. Nous le resterons.

Arabes, comme la langue. Fils d’Ismaël. Ismaël fils d’Abraham. Abraham père d’Isaak…Arabe comme la langue. Dans la langue. Arabe de sang et de poésie. Vous connaissez la poésie arabe. Certainement. C’est l’essentiel. Tout en dépend, l’histoire, la religion. « Nous avons besoin de cette prose divine afin que triomphe le prophète », écrit le poète de Galilée.

La poésie arabe est le premier acte de culture; les rimes du désert, véritable nécessité à ponctuer le sable. Couchez en l’air, sous une tente si vous voulez, vivez de dattes et de lait, ce qui vous tombe sous la main… Mais ne composez pas n’importe quel vers, s’il vous plaît, suivez la rime, les modes. C’est simple. Vous seriez arabe, vous le sauriez. Cela est dans le sang. Cela est votre sang. Un poème.

Quand on a le désert, on ne peut qu’avoir la poésie. Tout l’univers à jeter dedans. Quand on a le désert, on invite tout le monde. C’est une question d’espace. C’est cela être arabe: un poète généreux. C’est cela Mahmoud Darwich: un poète, le cœur gros comme ça.

« Je ne connais pas le désert/ Mais j’ai poussé mots sur ses flancs/ Les mots ont parlé et je suis parti/ Je n’ai gardé que la cadence, que j’écoute et j’observe… ».

Ces vers de Darwich, résument. La poésie arabe est antérieure à sa conception, elle s’impose aux mots, elle est évidente: les mots ont parlé a-t-il dit…

Mais Mahmoud, insiste. « Je suis arabe, inscris/ Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été ! Et te voilà furieux !

La condition arabe, impossible dans les territoires, trouve sa réalisation dans les vers et dans leur étendue toute saharienne, A perte de vue et de réel. Ne viennent-ils pas du sable? Un sable mouvant et sec qui gave la bouche de l’occupant. La Palestine occupée? On voit bien, mais la terre appartient à ses poètes, les chars n’en ont pas idée, souvenir, les chars sont contre la terre, ils cassent tout et n’écrivent rien, ils n’ont pas le sens du rythme, comme Mahmoud. La terre appartient à son poète, comme la Palestine à Darwich. Une terre arabe: un poème généreux. Alors « inscris », je suis Arabe. Fils d’Ismaël. Ismaël fils d’Abraham. Abraham, père d’Isaak..

Néanmoins le poète arabe souffre suffisamment pour être dupe d’un poème. Une terre. Un combat. Il doute, avec beaucoup de certitude , de sa destinée. De l’immanence de la poésie. Du doute comme défense poétique contre l’ennui. Car Darwich croit en la faculté humaine de l’ennui « moteur du changement » nuance-t-il. Et il s’ennuyait de tout, lui même en premier:

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis ?
J’aurais pu ne pas être moi
j’aurais pu ne pas être ici…

L’avion aurait pu s’écraser
un matin
J’ai la chance d’être un lève-tard
j’ai raté l’avion
J’aurais pu ne pas connaître Damas, le Caire,
le Louvre ou les villes enchanteresses
/…/

J’ai la chance de dormir seul
de pouvoir écouter mon corps
de croire que j’ai le don de découvrir la douleur
et d’appeler le médecin, dix minutes avant la mort
Dix minutes suffisent pour vivre par hasard
pour décevoir le néant

Qui suis-je pour décevoir le néant ?
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Ce poète arabe généreux, qui n’était pas simplement un poète arabe généreux mais aussi le fils d’Ismaël, ennuyé-pour-changer, avait offert aux femmes son amour et son absence. Donc tout son amour. Il ne voulait pas s’en ennuyer. L’air éternellement hébété, une mèche flottante cachant un front pourpre comme aux premières galanteries pubères. Il leur dédiait ses poèmes. A l’une d’elle, sa maman, il s’était même promis. Aucune autre ne partagera sa vie, toute sa vie. Sa mère qui ne l’aura pris dans ses bras que quatre coups depuis son départ à l’université, là-bas à Moscou. « Je languis du pain de ma mère / du café de ma mère / du toucher de ma mère ». Une mère « empêchée » de son petit Ismaël …Petit-fils d’Abraham, Abraham Père d’Isaak….

Jamel HENI

Article paru sur Agravox.fr, le 16/08/08

Liens: http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=43246

 

Entretien avec Tahar Ben Jelloun (L’Expression de Tunisie) 02/06/2008

Samedi 9 août 2008

Entretien avec Tahar Ben Jelloun  (L'Expression de Tunisie) 02/06/2008 dans Culture Ben-jelloun02-06-2008

Tahar Ben Jelloun à ‘‘L’Expression’’: «La littérature arabe n’intéresse presque pas l’Occident»

 

 

Boulevard Saint Germain, Tahar Ben Jelloun range autant de livres que de chaussures. Gros pour les premiers, plates pour les secondes. Ce qu’il faut pour lire et marcher. Et ce qui fait le Goncourt, dont il vient de rejoindre l’Académie. Comme il écrit, il parle, sans style, avec beaucoup d’originalité, donc. Il nous entretient de son élection, mais aussi de la littérature et de l’époque. Car c’est un homme à la «page» comme tout écrivain dit-il…

‘‘L’Expression’’ : Vous êtes élu à l’Académie Goncourt, au couvert de François Nourissier. Une consécration de plus ou un hommage singulier ?

Tahar Ben Jelloun : Être élu à l’Académie Goncourt, est un honneur, pour la bonne raison qu’on ne peut le solliciter. Le vote se fait à l’unanimité, dans l’esprit d’une famille qui accueille un nouveau membre. C’est donc un honneur, mais en même temps une incitation à ne pas dormir sur ses lauriers. Car on lit beaucoup. En ce moment, je dois finir quatre gros volumes candidats à la bourse au Goncourt de la biographie, qui sera décernée bientôt. Il y aura après la bourse des nouvelles, de la poésie…

Dans ce cénacle littéraire, on parle d’une ouverture à la francophonie, dans un tout autre contexte, l’heure est à l’ouverture politique, une autre à l’immigration. La France est-elle en train de changer ?

Je crois qu’il ne faut pas mélanger la France, l’Académie… Disons que l’ouverture avait été initiée avec le Goncourt 1987 distinguant ‘‘La nuit sacrée’’. C’était déjà l’ouverture sur une littérature française faite ailleurs, car je n’aime pas le mot francophonie.

Depuis ‘‘La plus haute des solitudes’’ en 1977, vos romans sont attendus, vos essais ne rencontrent pas moins de succès. Le racisme et l’Islam y figurent en ligne de mire. Est-ce l’identité? Une cause juste? Une urgence culturelle ?

Le livre sur le racisme (‘‘Le racisme expliqué à ma fille’’) concerne tout le monde, d’où son succès de librairie. Traduit dans plus de 30 langues, il continue d’être enseigné un peu partout dans le monde. Le livre sur l’Islam n’a pas eu la même carrière.

Ce sont des livres de citoyen engagé. Car je suis concerné par la vie quotidienne, la manière dont on traite les étrangers et pas seulement en France, en Espagne, en Italie… Il y a le romancier, il y a aussi l’homme, le père de famille qui a un rôle à jouer dans la société.

Oui c’est aussi une urgence car il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui se sont exprimés dans des livres sur ces sujets.

L’idée d’écrire un livre sur l’Islam, m’est venue au lendemain du 11-Septembre. J’ai alors entendu les pires aberrations. Je ne pouvais laisser passer un amalgame qui était devenu dramatique du genre islam = terrorisme.

Vos romans militent pour une littérature «profonde et sincère», qu’est-ce alors qu’une littérature «profonde et sincère» ?

La sincérité veut dire être en accord avec soi même. Faire son travail avec rigueur et conscience. Par exemple, il ne faut pas usurper les identités! La sincérité m’appartient et je la revendique.

La profondeur, c’est plutôt un désir, un souhait. C’est au lecteur de vérifier si elle existe ou pas.

Tout écrivain est témoin de son époque, un témoin qui raconte des histoires, mais avec une manière et un style. Car tout le monde peut raconter des histoires, mais tout le monde n’est pas écrivain.

Vous abordez la littérature comme une suite à la vie. Dans une interview donnée au magazine ‘‘Lire’’ en 1999, vous aviez soutenu qu’«on n’écrit pas si on ne vit pas. [....] Écrire, c’est rendre compte de quelque chose que l’on a vécue et qui mérite de sortir du cadre personnel. En ce sens, beaucoup d’écrivains aujourd’hui n’ont aucune légitimité. Ils devraient arrêter d’écrire». Est-ce une exigence esthétique, morale, psychologique? Et qu’est ce qu’écrire ce que l’on vit exactement ?

Je voudrais rectifier cela. Il y a des individus qui pensent faire de la littérature alors qu’ils font autre chose. La littérature est la vie mais pas dans sa dimension absolue. Car la vie est plus compliquée, plus complexe. La littérature essaye de rendre compte de la vie mais la vie est beaucoup plus lourde en fiction, en contradiction…

Je ne pense pas que l’on puisse faire une oeuvre réaliste. Le réalisme est impossible, car la vie est mouvement, on ne peut l’attraper, la fixer. Quand j’invente une histoire, je ne l’invente pas de rien, ça part de ce que j’ai vu ou vécu, entendu… A partir de ce moment l’écrivain devient liberté en exercice. Cette liberté n’obéit pas aux limites que le lecteur veut fixer. Nous n’avons aucune certitude sur la manière dont un livre est reçu, critiqué, aimé, jeté. Aucune certitude.

Quel regard portez-vous sur la littérature issue de l’immigration, s’il en est, aujourd’hui ? Est-ce une entité littéraire ? Est-elle différente de celle des précurseurs ? Quel devenir ? Quels conseils ?

Beaucoup de jeunes écrivent, mais ils ne constituent pas un mouvement. Je ne peux porter un jugement, d’autant qu’il n’y a pas suffisamment de textes. Je préfère attendre. Mais je ne peux pas dire que j’en ai fait le tour, que je la connaisse.

Et la littérature arabe ?

Cette littérature est victime de la crise politique et morale arabe. Il n’y a pas beaucoup d’écrivains arabes qui sont traduits et reconnus comme tels. Il y a eu Ala Assouani. Tout d’un coup, son livre a eu un succès populaire, ce qui fait que la presse a dû suivre; il a eu de la chance. Des centaines d’autres et surtout d’excellents poètes arabes, demeurent méconnus. On aimerait tous qu’il y ait curiosité de cette littérature.

Le roman n’a pas de tradition arabe. Le roman arabe est assez récent. Cela ne remonte pas plus loin qu’en 1912 avec ‘‘Zaïnab’’ de l’auteur égyptien Mohamed Haykel. Mais la poésie arabe est très forte, très puissante, bien plus ancienne que le roman.

Le problème c’est que la littérature arabe n’intéresse presque personne en Occident. Dans la foire du livre à Francfort, les stands arabes sont vides! Le monde arabe, son roman, sa littérature, ne sont pas la priorité. Dans les années 60, l’Europe venait de découvrir la littérature latino-américaine, et c’était un boom. Nous rêvons tous de ce boom, en ce qui concerne la littérature arabe. Et ce n’est pas en boycottant des salons où exposent des Israéliens qu’on va y arriver. Il faut condamner la politique d’occupation israélienne, elle est criminelle, mais les écrivains sont des individualités, ils ne sont pas là pour représenter un État ou l’autre.

En tant qu’écrivain de la vie, quelles histoires racontez-vous, aux islamophobes, frontistes, communautaristes, extrémistes de tous bords ?

Je n’ai pas de planning. Les choses arrivent mystérieusement. Si pour les essais il s’agit d’une décision scientifique, un roman c’est beaucoup d’attente. Maintenant pour l’islamophobie, c’est un rejet de l’Islam et du monde arabe qui n’est heureusement pas général. Il existe un racisme actif et plus pernicieux. Je donne un exemple récent, l’historien Sylvain Gouguenheim (université de Lyon) conteste le rôle des savants arabes dans la transmission du savoir grec vers l’Europe. Le livre s’appelle ‘‘Aristote au Mont Saint-Michel ; les racines grecques de l’Europe chrétienne’’ (éditions du Seuil). Cette transmission serait un mythe et ce savoir serait passé directement du grec au latin!! Ce livre fait partie de beaucoup d’autres tentatives de dévalorisation dans plusieurs domaines.

Alors moi je pense que le terrorisme n’a rien de musulman. Mais ça arrange certains occidentaux de l’amalgamer avec l’Islam. En ce moment l’Europe prend une tendance droitière. Ça commence par le sans papier, le clandestin et ça remonte jusqu’à l’intellectuel, jusqu’à l’histoire.

Cela vient aussi du fait que nous, les Arabes, n’avions pas su communiquer nos valeurs, notre patrimoine. C’est à l’image de ce que nous faisons en général: nous manquons de rigueur, de constance, de liberté, alors nous ne réussissons pas à défendre nos idées comme il faut.

On connaît votre engagement pour la cause palestinienne, contre la guerre d’Irak et pour la démocratie dans le monde arabe. Quelles sont vos raisons d’y croire ?

Depuis que j’ai ouvert les yeux, j’entends parler du drame palestinien. C’est l’une des pires injustices au monde. Et cette injustice ne cesse de s’aggraver. La manière dont on affame les Palestiniens à Gaza est un crime contre l’humanité. Simplement parce qu’on a dit au monde arabe: démocratie; les Palestiniens l’ont appliqué correctement, ça a donné le Hamas. Moi qui ne suis pas du tout d’accord avec l’idéologie du Hamas, je dois respecter ce choix populaire. Israël et les États Unis doivent le respecter. Or ils ne le respectent pas, ils massacrent.

L’Irak c’est un scandale, une catastrophe, d’abord parce c’est une intervention illégale.

Ce sont des choses qui font mal aux peuples arabes, ce sont des humiliations quotidiennes et ça enfonce davantage ce monde dans sa crise politique.

Alors est-ce qu’il y a des raisons pour y croire? Tout écrivain qui se respecte doit se révolter, mais l’espoir est un bien grand mot. Je suis comme l’écrivain Émile Habibi, moitié pessimiste, moitié optimiste.

Le festival de Cannes remet sur le tapis l’affaire des caricatures, avec la sélection du documentaire de Daniel Leconte ‘‘C’est dur d’être aimé par des cons’’. Le journal satirique ‘‘Charlie Hebdo’’ évoque une «sélection courageuse». Y a-t-il eu «sélection courageuse», selon vous ?

Cette affaire est très énervante. Le prophète ne peut être caricaturé dans le sens où il est esprit supérieur, alors caricaturer un esprit ? Derrière on voit bien la volonté de nuire à l’Islam. Mais on ne doit pas nous focaliser sur ça. Y a des débats plus urgents. Ils sont libres de caricaturer, nous sommes libres de ne pas aimer. En cas de diffamation, il y a la justice pour ça. A mon avis il y a eu beaucoup d’agitation, alors qu’il fallait traiter ça par le mépris.

Je n’ai pas reconnu le prophète dans tout ça, il est au delà. Mais il faut dire que l’Occident a été habitué à la caricature, le pape a été massacré! C’est dans leur culture. Ils ne comprennent pas que cette culture n’a pas le même fonctionnement ailleurs.

Cependant et pour le coup je pense qu’il y a deux poids deux mesures lorsqu’il s’agit de l’affaire palestinienne.

Le Magreb est-ce encore possible ?

Un jour, les dirigeants du Maghreb devront rendre compte aux enfants de cette région du retard phénoménal qu’ils ont pris pour faire du Maghreb une entité unie et forte face à l’Europe. Mais le drame du Maghreb c’est surtout la tragédie algérienne qui demeure depuis 1991 et l’absence totale de volonté politique chez les Algériens d’apaiser les tensions dues au problème du Sahara.

‘‘Sur ma mère’’, dernier roman de Ben Jelloun

Né à Fès en 1944, Tahar Ben Jelloun s’installe à Paris dès 1971, publie ses poèmes chez Maspero et voit son premier roman, ‘‘Harrouda » édité par Maurice Nadeau aux éditions Denoël en 1973. Poète et romancier, auteur notamment de ‘‘l’Enfant de sable » et de sa suite ‘‘La nuit sacrée’’, qui a obtenu le prix Goncourt en 1987, Tahar Ben Jelloun collabore régulièrement à divers journaux européens (‘‘La Republica’’, ‘‘L’Espresso’’, ‘‘Aftonbladet’’), souvent sur des questions liées au monde arabe et musulman et à l’immigration. Il est également chroniqueur au quotidien barcelonais ‘‘La Vanguardia’’.

Son dernier roman, ‘‘Sur ma mère’’, paru le 24 janvier aux éditions Gallimard, est disponible dans toutes les librairies francophones de la République, diffusé en Tunisie par Cérès (269 pages, prix spécial : 14,400 DT).

L’auteur présente lui-même son ouvrage en ces termes : «La mémoire défaillante de ma mère l’a replongée, pendant les derniers mois de sa vie, dans son enfance. Redevenue soudain une petite fille, puis une très jeune fille tôt mariée, elle s’est mise à me parler, à se confier, convoquant les morts et les vivants. L’amour filial, fort et passionnel, est souvent enrobé de pudeur et de non-dits. En racontant son passé, ma mère s’est libérée d’une vie où elle fut rarement heureuse. Pendant des journées entières, je l’ai écoutée ; j’ai suivi ses incohérences ; j’ai souffert et en même temps ; je l’ai découverte. ‘‘Sur ma mère’’ a été écrit à partir des fragments de souvenirs qu’elle m’a livrés. Ils m’ont permis de reconstituer sa vie dans la vieille médina de Fès des années trente et quarante, d’imaginer ses moments de joie, de deviner ses frustrations. Chaque fois, j’ai inventé ses émotions et j’ai dû lire ou plutôt traduire ses silences. ‘‘Sur ma mère’’ est un vrai roman car il est le récit d’une vie dont je ne connaissais rien, ou presque».

 

Liens: http://www.lexpression.com.tn/details_recherche.php?ID_art=463

Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L’Expression (Tunisie) 16/06/2008

Jeudi 7 août 2008

Entretien avec Le fils de Hédi Jouini, L'Expression (Tunisie) 16/06/2008 dans Culture jouini216-06-2008

Anniversaire: Centenaire de la naissance de Hédi Jouini

En 2009 il se sera passé un siècle. Le chanteur Hédi Belhassine, alias Jouini, est né en 1909 à Tunis. Pendant près de 80 ans, il mènera une vie conforme aux exigences de son époque, une première révolte de jeunesse, une toute autre de colonisé et une dernière d’artiste. ‘‘L’Expression’’ a rencontré son fils cadet, Naoufel Belhassine, auteur de ‘‘La trace d’un géant’’, biographie «domestique» du célèbre artiste tunisien (parution à la rentrée, Éditions Bénévent, Paris). Musicien de filiation et de formation, il revient dans cet entretien sur les combats cordiaux, les longues équipées, les plaies et les hommages, puis les trente glorieuses de son père. Entretien.

C’est l’indépendance. Le pays rappelle ses hommes, alors on rentre, on rentre de partout. De Paris on reconnaît le balèze Hédi Belhassine alias Jouini. A quarante cinq ans et de jolis contrats avec Pathé Marconi/Emi, il met fin à une idylle parisienne rue Saint-André des Arts au 6ème arrondissement. On est en 1956. Ce n’est pas le mal du pays, mais son bien qui le ramène.

Une année passe, la radio tunisienne prend quartier avenue de la liberté, la future épouse du chef de l’État, dépêchée au pied levé, rencontre Hédi Jouini. Wassila Ben Amar transmet à l’artiste sa lettre d’accréditation au titre de chef du service artistique et d’enregistrement. Il répondra désormais de la musique d’un peuple. Honneur ou défi ? Classique, des grands destins.

Le luthiste de Bab El Khadra,

«C’est ainsi que commence une longue phase de transmission pour mon père», explique Noufel Balhassine, fils du musicien, rencontré à Paris, résidence Belvédère du nom de la place où il naquit à Tunis!

«Hédi Jouini est né en 1909 à Tunis, raconte-t-il. Il fera ses premières armes au kouttab (école coranique), en psalmodiant le Coran, récitant du dhikr (liturgie) ou participant au halalou (tahlil), des cérémonies de circoncisions animées par les jeunes apprenants. Il ne passe pas le cap du certificat d’études primaires et se rebiffe en choisissant la musique. Il s’essaye au luth et tient les bases avec un ami. Mais il fait son réel apprentissage artistique avec Mouni Jbali (père du compositeur Maurice Meïmoun). Plus tard, vers l’âge de 16 ans, il s’initiera à l’art vocal chez le chanteur Maurice Attoun.»

Suivra le solfège chez les Italiens, le conservatoire français, puis une carrière d’enseignant au même établissement. A bonne école, le jeune luthiste de Bab El Khadra apprend et transmet dans la foulée. En même temps presque.

Sur ses 24, il écrit et compose ‘‘Chiri Habbitek’’. Du francarabe, comme peu savaient en faire, sans forcer le trait, tout en langueur: «Moi je t’ai aimé, du jour où je t’ai vu, comme un jasmin d’Arabie, dans mon coeur je t’ai mis…», «chanté en duo avec la célèbre Chafia Rochdi, le tube marqua les esprits et ouvrit la brèche d’un nouveau chant». Celui de l’époque, tout simplement. Il fallait que jeunesse se passe.

Diplomatie musicale

La tradition n’a pas vocation à se regarder dans la glace, pensait-il, elle est faite pour les autres. Quand elles se présentent, les cultures «tendent» leurs traditions. Notre musique n’est pas strictement faite pour nous, ce serait un autisme; elle nous désigne à l’écoute et dit notre position «sonore». Mais il y a toute la diplomatie pour énoncer cette position au monde: une manière qui la fasse bien recevoir, la douceur de la forme et la bonhomie du propos. Tout ce qui s’apparente chez les traditionalistes à une concession sur la culture et qui n’est finalement qu’un évasement du cercle d’apprentissage et de transmission, un butin culturel. Voilà ce que faisait Hédi Jouini: de la diplomatie musicale pour faire connaître l’art de son peuple, parce que «très jeune il a compris que la musique arabe n’a d’autres horizons que l’ouverture sur la rive nord de la Méditerranée. Or pour les musiciens de l’époque c’était trop dire. Pour d’autres c’était carrément l’homme à abattre. Papa a laissé des traces écrites où j’ai pu mettre le nez et où il fait la part entre musique classique et musique traditionnelle. La tradition est chantée dans les fêtes, la musique classique est la stricte musique mélodique arabe. L’une est le fruit d’une histoire trois fois millénaire, l’autre en est un héritage circonscrit. Papa ne faisait pas l’amalgame que font les tartarins de notre époque.»

On le prendra comme on voudra, Jouini était différent au sens historique du terme, il était un jeune compositeur des années trente, il sera «Am El Hédi» toute sa vie. Nul autre artiste n’a reçu cette filiation du coeur… «Baba El Hédi» même pour les chanteurs. Les images chères à Tunis 7 de ‘‘Awel nadhra darbani’’, le montrant dandinant au milieu du gratin musical, plein de joie de la tête jusqu’aux pieds, comme un père aux noces de sa fille, en disent un bout. Lui revient ainsi la paternité d’un chant sanguin, liant, juste, un chant qui connaît son bonheur. Sans autre prétention que de faire plaisir. Or comment peut-on appeler l’obligeant voisin qui voulait remplir nos coeurs d’allégresse, Baba El Hédi s’imposait! Le petit casseur des frontières a conquis les tympans. Il a changé l’écoute des gens! Et les noces et les radios ne pouvaient plus se passer de ‘‘Taht el Yasmina’’, ‘‘Lamouni’’, ‘‘Samra ya samra’’… Dans son silence souriant Baba El Hédi a «triomphé du purisme apocryphe», conclut le fils du compositeur. Quel combat !

Sous la muraille, sur scène

L’orphelin de rue Kairouan, qui parlait mieux que quiconque la langue des origines, prit discrètement place Taht Essour (Sous la muraille), célèbre café du quartier de Bab Souika. Il était le musicien de la fable. Douâgi, Karabaka et Bourguiba lui écrivaient. C’était une élite. Et il en faisait partie. Il posait des questions à l’art mais aussi à la culture de l’époque, à ceux qui la forgeaient, les auteurs de Taht Essour, précisément. Hédi Jouini partageait leur idéal de renaissance. Il éprouvait musicalement leur hypothèse du renouveau par la poésie. On omet souvent de rappeler qu’il était lui même poète. Vous vous en souvenez toujours, c’est lui même qui composa notre joyau national ‘‘Taht El yasmina’’…

Ce n’était pas la «seule revanche de papa sur l’école. Sa musique sera étudiée au Centre national d’enseignement à distance de Rouen (en France). Les élèves de 3ème année d’éducation musicale découvrent à travers lui la musique arabo-andalouse», nous apprend Naoufel Belhassine. Cet engouement autour du prodige tunisien s’explique aussi par sa «décision assez moderne de protéger ses oeuvres auprès de la Sacem, société française des droits d’auteurs», déjà en 1946! Elles seront ainsi conservées sous leur vrai jour et mises à disposition du public, un patronyme tunisien comme nom d’auteur. C’était sous l’occupation et ça se passait en France, Naoufel Balhassine souligne là une «attitude éminemment nationaliste, défendant la langue et la musique arabe jusque chez l’occupant».

Le Caire, Paris, le monde

L’écoute a ses lois, elle finit toujours par se faire entendre, les «wasla» et «dawrs» (poème arabe en double rime arrangé en stance) qui berçaient son enfance et orientaient son apprentissage, n’en finissent pas d’alanguir, émerveiller. Ils lui «ordonnent» un propos autrement originel, des mélodies presque innées, l’irrépressible musique des premiers maîtres. Baba El Hédi, l’excellent luthiste, admiratif de Kasobji et Abdelwahab, composera entre 1966 et 1971, cinq «wasla». Un morceau de bravoure, qui sera confirmé par ‘‘Dawr Al îtab’’ (poésie de Ali Douâgi) et du ‘‘Qacid Kad Madhïna’’ (Mahmoud Bourguiba).

Ce fut quinze ans après sa tournée cairote 1950 qu’il reçut les hommages les plus solennels de Zakarîa Ahmed et Bayram Ettounsi et où il captiva l’étoile d’Orient Oum Kalthoûm, interdite devant «la surprise tunisienne». «Baba El Hédi lui fît écouter un dawr, elle s’en dît épatée, mais déclina la proposition de le chanter, en raison de son voyage aux USA (pour se faire opérer des yeux). Mais on sentait que c’était cousu de fil blanc. C’était la préférence nationale de la diva qui prenait le dessus, elle ne chantait que des compositeurs égyptiens, fussent-ils moyens, voire médiocres pour certains», nuance Jouini fils.

Du vague à l’âme pour ce blanc mensonge qui enterra son petit bijou tuniso-égyptien, mais les trois concerts inoubliables à l’Opéra du Caire, apporteront du baume à son coeur.

Tant pis l’orient. Il refait son aller-retour Tunis-Paris. «Papa partait toujours, j’en étais jusqu’à lui en vouloir, je ne le voyais pas assez. Mais en déroulant ses oeuvres, en prenant du recul, j’ai compris pourquoi il partait, pour la bonne cause de l’art. Et maintenant quand je vois le résultat de sa partance, je n’ai plus de mots pour décrire ma fierté et l’amour que j’ai pour lui, plus qu’un père, c’était un très grand artiste» confie Naoufel.

Alors il repartait. Cette fois pour redécouvrir le cinéma après une première expérience en 1946 où il joue et compose les chansons de ‘‘La 7ème porte’’, film français d’André Swobada. Le rôle principal lui échut en 1952, dans ‘‘Le Livre de la destinée’’ création franco-marocaine, dont on ne trouve plus trace, n’eurent-été des rushes en noir et blanc. Ce passage devant les caméras bouclera la boucle d’une passion dramatique qui le prenait déjà à Tunis où il composa entre autres les chansons de la célèbre pièce chantée ‘‘Majnoun Leïla’’ récrite et mise en scène par l’homme du théâtre, Béchir El Methenni.

Hédi Jouini nous a légué 1000 créations, 800 partitions, mais surtout une identité musicale complète: des friandises mélodiques de noces, aux «dawr» ardus, en passant par les pièces musicales, les «qacid», la musique de films, l’hymne (parce qu’il en a fait aussi)… Il chantait, jouait du luth comme personne à l’époque. Il enseignait, dirigeait la discographie nationale, interprétait des rôles, frappait à la porte de l’Orient et de l’Occident, recevait leur double hommage. Il avait un style, mais aussi une cause, celle de la renaissance tunisienne. Il épousait sa génération et le combat de son peuple… Combien étaient-ils à le faire, durant 65 ans ?

Vous m’excuserez mais Baba El Hédi est inimitable, unique. Rien que d’avoir composé ‘‘Taht el Yasmina’’, notre hymne artistique, chanson des solitudes, chanson des compagnies, air qui s’applique aux soirées de tous ! «C’était le meilleur d’entre nous», disait un excellent chanteur de l’époque. Mais un certain égalitarisme posthume fait valoir toutes les voix du passé. Ce n’est pas la vérité, ceux qui reprennent Jouini aujourd’hui le savent. Et ils sont légion…

Jamel Heni, Paris