Archive de la catégorie ‘Politique Etrangère’

Elections américaines (L’Expression de Tunsie) 15/05/2008

Samedi 9 août 2008

Le candidat démocrate et les Arabes

 

 

Sauf catastrophe, Barak Obama sera, en novembre prochain, le candidat des démocrates à la magistrature suprême. Un «pied noir» à la Maison Blanche ou le plus gros vertige politique qui met en charpie le code de bonne élection américaine ? Mais au-delà ? Qu’y gagnera le monde, le monde arabe en particulier ? L’Irak et la Palestine, particulièrement ?

1 – Irak: un droit de réponse aux «terroristes»
A l’Iowa, en septembre 2007, le sénateur de l’Illinois se fit sentencieux: «Je m’inquiète d’une guerre d’occupation à durée indéterminée, avec un coût indéterminé et des conséquences indéterminées». Dès les premiers bruits de bottes sur les frontières de l’Irak, il s’était élevé contre l’invasion d’un État. «Une stratégie délibérée, sous-représentant le 11-Septembre afin de mieux vendre cette guerre contre un pays qui n’a rien à voir avec le 11-Septembre», renchérit-il au centre Wilson en août 2007.

Sir Obama n’est pour autant pas un isolationniste, arc-bouté sur les affaires américaines internes, comme le suggère Alexandre Adler, dans sa chronique au ‘‘Figaro’’ du 24 mars; loin s’en faut.

La guerre, il y tient : «On n’a pas achevé le travail contre Al Qaïda», arbore-t-il. Son opposition à l’aventure irakienne n’en fait pas un pacifiste Gandhien. Le jeune sénateur, revendique un droit de réponse aux «terroristes», là où ils se tapissent. La force, bien sûr, mais en Afghanistan, contre les auteurs réels du 11-Septembre et non contre les civils irakiens. Dans ce qu’il appelle une approche intégrée, le retrait des troupes américaines (auquel il s’était engagé) n’est que «redéploiement». Il défend une stratégie défensive fondée sur la lutte contre le terrorisme, et promet une riposte au 11-Septembre. Seulement, celle-ce visera selon toute logique les auteurs présumés du 11-Septembre, sur leurs terres, là-bas entre les montagnes afghanes. La formule est on ne peut plus juste: il rectifie le tir!

2 – Palestine: un service minimum

Sur la question palestinienne, le candidat démocrate est moins loquace, moins limpide. Pieds et poings liés, tout le monde sait pourquoi, il assure le service minimum! Sa fougue et son sens du droit plient devant les trois constantes séculaires de la politique étrangère des USA: alliance stratégique avec Israël contre ses ennemis dans la région, alignement sur les positions israéliennes dans les instances internationales, assistance économique et militaire à l’allié hébreu.

Ses déclarations en faveur de la sécurité d’Israël, son droit à la légitime défense contre le Hezbollah et le Hamas (juillet 2006), ses promesses d’augmenter le soutien économique et son appel à continuer la coopération militaire entre les deux pays, sont autant de pléonasmes au rituel pro-israélien.

Une dernière constante, toutefois. Elle apparaît/disparaît tour à tour, au gré des déplacements des officiels américains, de la «casse» israélienne en territoires occupés et de la proximité des élections générales: la perspective de deux États côte à côte, vivant dans la paix et la sécurité! Voici comment Obama procédera: «La clé du progrès sur ce chapitre est la priorité diplomatique. Nous devons donner un élan permanent, en travaillant ensemble avec les Israéliens et les Palestiniens, pour atteindre le but de deux États, juif et palestinien.»

Une généralité qui induit quelques impressions de neutralité, mais une généralité qui tourne vite à la mauvaise blague, une fois rappelées les fameuses constantes pro- israéliennes !

3 – Fermeture de la parenthèse Bush

Ni la classe politico-médiatique, ni le rapport de force international, ni même le parcours personnel du candidat démocrate ne fondent à espérer une quelconque «surprise» sur l’affaire palestinienne. Le renouveau, ou plutôt la résurgence d’une praxis politique, élaborée plus ou moins à l’écart de l’institution militaire et des affaires, se fera probablement au milieu de la poudrière irakienne.

Le retrait des troupes et la fin de l’occupation, annonce quoi qu’on en dise le retour au droit. Un peuple irakien libre et des soldats américains sur les épaules. Seulement chez eux ! Le retour à la case Clinton et la fermeture de la parenthèse Bush.

Non que ce soit la justice et la paix dans le monde, loin de là. Mais cela porte un désaveu officiel du délire des grandeurs (américain) et tend vers un contrôle politique du pouvoir économique et militaire. Une espèce de socialisme d’État comme tentative de modérer les contradictions absolues du libéralisme économique.

La raison, le progrès et la justice, le développement du monde arabe, la démocratie et même un État palestinien libre ne peuvent avoir lieu dans le chaos bushien, cette confusion sans autre raison, ni perspective que sa propre survie et la survie de la corruption planétaire avec. Il faut que cela s’arrête, pour qu’un filet d’espoir rejaillisse enfin. L’espoir de reprendre le mouvement de l’histoire à un point précis où l’on peut voir un peu plus clair et relativement à moyen terme, un point où l’on arrête d’engraisser en regardant le néant!

Ce ne sont pas les «morceaux choisis» du programme Obama, ses vociférations et ses figures de style qui feront l’histoire. Encore une fois ce sont les événements. Or la façon dont on perçoit (traduit et énonce) un événement fait partie de ce même événement. Quand le sénateur afro-américain annonce la fin de la guerre d’Irak en termes de décision juste, nécessaire et inévitable, l’événement s’entend comme une libération irakienne, non comme un retrait des troupes !

L’on ne demande pas aux USA de prendre fait et cause pour les justes combats des peuples occupés; quoique ! On espère juste jouer cartes sur table, avec des références clairement établies à la force, au droit, ou aux deux en même temps. Avec Obama, plus que les autres, le jeu en vaut la chandelle….

Jamel Héni

Le boucher qui se voulait poète (L’Expression deTunisie) 08/08/2008

Vendredi 8 août 2008

Serbie

Radovan Karadzic, le boucher qui se veut poète

 

Arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes, Radovan Karadzic, qui se voulait le poète de la «grande Serbie», est tombé entre les mains «slaves»!

Le poète de la «grande Serbie» s’était glissé dans la peau d’un charlatan, pour échapper à la justice internationale.

 

Il se faisait appeler docteur 3 D, Dragan David Dabic, un soldat serbe tué en 1993 ! Barbe hirsute, crinière relevée en tresse au sommet du crâne, Radovan Karadzic avait obtenu de la préfecture de Ruma en 1998, une nouvelle identité. Il usurpait sa nouvelle vie, en s’autoproclamant spécialiste en bioénergie. Se la coulait douce dans les rues discrètes des villes profondes, on l’avait même vu plus d’une fois au Café de Belgrade, prêchant, au nez et à la barbe des enquêteurs, ses médecines douces et autres thérapies alternatives! Poussant le bouchon, il avait réussi à se lancer dans l’e-commerce. Tout ce qu’il y a de branché (www.psy-help-energy.com), où il proposait des talismans métalliques contre la stérilité, la frigidité… Il s’attaquait même au diabète!

Douze, certains disent treize ans, sans l’ombre d’un soupçon, sans faire de bruit. S’il est un fugitif imaginaire, c’est bien lui. Carla Del Ponte, présidente du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), n’en croit pas un mot. L’ancien boucher de Srebrenicia bénéficie de connivences officielles, tempête-t-elle. Elle tance Belgrade pour son manque de zèle à livrer son protégé. Et finit par l’avoir.

L’ancien président des Serbes de Bosnie Radovan Karadzic a été arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes. Il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis 1995 pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité. Son arrestation met un terme à 12 ans de cavale «négociée». La justice internationale le réclame pour son rôle central dans le génocide de Srebrenicia (Est de Bosnie) où près de 10 000 Musulmans avaient péri en juillet 1995. Il est également inculpé d’autres chefs d’accusation, dont notamment le siège de Sarajevo qui a duré 43 mois et dont le bilan est furieusement monstrueux: 260 000 morts. Un pogrom, le pire depuis 1945.

En attendant son transfèrement à La Haye, Karadzic est retenu dans une cellule au sein de l’unité pénitentiaire du tribunal spécial pour les crimes de guerre à Belgrade.

«Né pour incendier, tuer et réduire en poussière»

Radovan Karadzic incarne le nationalisme guerrier de la «race serbe». Au moment de l’éclatement de l’Ex-Yougoslavie, il déclare du haut du parlement: «Si les Musulmans ne font pas attention, il pourrait leur arriver de disparaître». La messe était dite. Quelques années plus tard elle devient génocide. C’est tout ce qui restera de ses piètres vers : «Je suis né pour vivre sans tombeau/Il n’est pas né seulement pour sentir les fleurs/Mais aussi pour incendier, tuer et réduire en poussière»!

Au départ, Karadzic est un psychiatre raté, connu pour ses négligences professionnelles. Il se pique de poésie, mais n’y arrive pas. Sa psychopathie le pousse à agir tout de suite et sans réfléchir. Il connaît pour cela un ennemi facile, proche et isolé. Alija Izetbegovic, ex-président des Musulmans de Bosnie. Son Musulman de palier. Va donc pour une guerre folle, bête et sans gloire: une guerre de religion. Il s’autoproclame président du canton serbe de Bosnie, harangue ses extrémistes religieux. Attend les munitions. Coup de théâtre, Belgrade le lâche. Tant pis, sans Milosevic, seul et armé, il attaque des civils. Froidement. La fleur au fusil. Pas un seul rescapé. Tous les hommes, tous tués. La solution finale, de son mieux. Le sel de table sera confisqué et remplacé par du sel industriel empoisonné, les 20 000 jolies filles violées au vu de leurs mères, les convois d’aide des Nations Unis, bloqués… C’est «le nettoyage».

Ses crimes…

Déclarée «enclave protégée» par l’Onu, Srebrenicia était entre 1992 et 1995 sous la protection du Dutchbat, unité de l’armée néerlandaise. Une légion légèrement armée et dépourvue d’appui aérien, ses soldats abandonnent le village aux snipers serbes: ethnocide. Par balle, de faim… La soldatesque du général Ratko Mladic chef militaire des Serbes de Bosnie, tue les hommes, viole les femmes et les enseignements orthodoxes. Le bureau du président serbe (Karadzic!) est détruit. Dommage collatéral: on visait la mosquée voisine! Karadzic poursuit son œuvre macabre depuis la ville de Pâle, sur les hauteurs de Sarajevo. Un nid d’aigle. Le monde regarde et attend venir les cowboys. À la surprise générale, le président Clinton accourt au feu de détresse bosniaque. Accord de Dayton(1) et intervention de l’Otan négociée avec le président Slobodan Milosevic à Belgrade. Karadzic est isolé. Mais il continue le travail… jusqu’au mandat d’arrêt international.

En bon tyran, Karadzic répond au journaliste de ‘‘Der Speigel’’ (journal allemand) «nous n’avons eu des camps d’internement que pour les soldats faits prisonniers…». En bon tyran, il ne conçoit point l’illégitimité des camps de concentration, même pour y oublier des soldats ennemis. L’ethnocide est organisé jusqu’au discours. Prédation, prédation, le royaume est menacé. Antienne des despotes, toujours la même. Le bon peuple serbe y croit à coups de gloriole raciale matinale. Et à coups de diabolisation : lorsque Alija Izetbegovic proclama l’indépendance de la Bosnie en avril 1992, Karadzic agita l’épouvantail d’une «république islamique», quitta Sarajevo et proclama coup sur coup une république serbe autonome. Très orthodoxe, cette fois !

L’histoire d’un traque

Srebrenicia, Sarajevo, le pogrom, un million huit cent mille réfugiés et l’honneur de l’homme moderne à laver. Longtemps, on aura eu des yeux pour ne rien voir. Alors, des démissions surprennent la lâcheté du monde dans le sac. On n’oubliera pas la tonitruante sortie de l’ancien Premier ministre polonais Tadeusz Mazowiecki, dépêché par les Nations Unies comme responsable des droits de l’homme en ex-Yougoslavie. «Ce sont l’instabilité de l’ordre international et le principe même de civilisation qui sont en jeu dans la question bosniaque», s’indigne-t-il. Des reportages secouent la conscience hésitante. Celui de John Burns, au ‘‘New York Times’’, les coupures de l’orphelin journal bosniaque qui n’a jamais cessé de paraître sous le feu: ‘‘Oslobodjenje’’… Cela avait continué de briser notre sommeil, une sape morale constante. Jusqu’au bout: la décision du TIPY de poursuivre Karadzic pour génocide, crimes de guerre et crime contre l’humanité.

Recherché par le TPIY, le bourreau de Sarajevo s’en remettra à sa mythomanie et aux réseaux officiels voire internationaux (malgré les raids menés par l’Otan, Karadzic courait toujours, réussit même à publier un roman à Belgrade en 2004!). Son nid d’aigle est là. Pale, où il passait des soirées à boire et à fréquenter son infirmière de maîtresse. Jusque 1997.

Le poète qui tue, entre soi-disant en cavale. Douze ans. Les gouvernements serbes se succèdent et se ressemblent: ils le couvrent. On est en 1999, les coudées franches, il pavoise librement devant le bataillon français, impuissant! Rien de sorcier pour Carla Del Ponte, les Russes interviendraient à la capture de Karadzic, avait prévenu Boris Eltsine! En 2005, sa femme l’appelle à la reddition. Il préfère boire à Pale, avec des amis… Faut beaucoup d’humanité pour reconnaître Srebrenica, il est vrai.

Un certain 21 juillet 2008

À peine constitué en juillet 2008, le nouveau gouvernement serbe (les pro-européens du président Tadic et les socialistes du défunt Slobodan Milosevic) esquisse un rapprochement avec Bruxelles et montre son premier gage de bonne volonté. Un communiqué laconique où il annonce l’arrestation de Karadzic: «Radovan Karadzic a été localisé et arrêté dans la soirée (le 21 Juillet) par les forces de sécurité serbes… Il a été transféré devant un juge d’instruction du parquet pour les crimes de guerre à Belgrade en accord avec la loi sur la coopération avec le TPIY».

Le chantre du sang serbe aurait été localisé dans une banlieue de Belgrade grâce à la collaboration d’un service de renseignement étranger. Chevelure blanche, port d’un faux vieux sage. C’est la version officielle. Les circonstances d’arrestation de Karadzic sont toutefois autrement plus sombres. Karadzic serait arrêté au lendemain de la nomination du nouveau chef des services secrets serbes. Il se rendait à Batajnica, plateforme d’autobus de vacanciers, certains le disent en partance pour une villégiature sur les côtes croates, d’autres soupçonnent un départ au monastère de la région. Quoi qu’il en fut, il voyageait léger: 600 euros, un ordinateur, un maillot de bain… Sa capture ne sera annoncée que trois jours plus tard, précise son avocat.

Le soir même, la présidence européenne s’est félicitée de ce qui constitue «une étape importante sur la voie du rapprochement entre la Serbie et l’UE.» D’autant que l’arrestation de l’ancien chef politique constitue une condition nécessaire à la Serbie pour intégrer l’espace européen.

De Pâle au Darfour

Certains observateurs évoquent une formalité du gouvernement serbe et affirment même que le général Mladic, co-auteur du pogrom, selon l’heureuse formule du quotidien de Dakar, serait repéré… L’agilité et l’ «hygiène» avec lesquelles Karadzic fut arrêté, ajoutent foi à cette hypothèse. Mieux, une seconde hypothèse n’en fait pas moins d’adeptes, qui établit un lien avec l’inculpation d’Omar Al-Bachir, réclamé par la CPI pour son rôle présumé dans les massacres du Darfour. L’arrestation de Karadzic devrait ainsi créer les conditions d’une «tolérance» à la requête du procureur de la CPI, Moreno-Ocampo, d’inculper Al-Bachir pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité.

Il y a certainement une part de responsabilité du gouvernement soudanais dans le drame du Darfour et il faudra que justice soit faite devant les caméras du monde entier si nécessaire. Sauf que la même cour semblait désarmée, presque humiliée face aux plaintes circonstanciées, réclamant l’inculpation de Donald Rumsfeld et de Charles Tenet, respectivement ancien ministre de la Défense américain et ancien patron de la CIA, pour pratiques de tortures dans la prison Abou Ghraib! N’est-ce pas la même justice internationale ridiculisée sous les pressions israélo-américaines, lorsqu’un vaillant procureur belge s’était hasardé à faire payer Sharon pour ses crimes ?

Justice sur terre

Ce n’est cependant pas à cela que pensent les veuves de Sarajevo. Karadzic a fait beaucoup de dégâts. Cela ne se pardonne jamais d’être le boucher d’un peuple. Les veuves ne pardonneront pas. Elles attendent ce moment depuis l’arrestation de Milosevic, en espérant que Karadzic serait interrogé avant de sombrer dans un gâtisme pré mortem, avant le gros lot de circonstances atténuantes. Cojco Berij de la ‘‘Gazeta Wybocsa’’ (journal bosniaque) écrivait déjà en 2005 à propos de Karadzic : «Cet homme personnifie le mal qui a ravagé ce pays. Et il n’y aura pas de paix véritable tant qu’il ne sera pas capturé. C’est pourquoi, dans le cas de Karadzic, le temps est si important. On ne peut pas attendre le jour du Jugement dernier pour le traduire en justice. Il est vrai que certains crimes sont imprescriptibles, mais il arrive un moment où la justice n’a plus de sens».

La désinvolture du charlatan de Pâle, les couvertures officielles dont il bénéficiait effrontément, les conditions géopolitiques insolemment favorables, tout cela n’a pas empêché la justice internationale de suivre son cours, lentement, très lentement, sûrement, très sûrement.

À Sarajevo, le sentiment de justice a transformé la ville en noces de Prince. Alija Izetbegovitc(2) s’il était là… Le père de la Bosnie indépendante a toujours évité le modèle cantonal à base d’agrégats religieux. Il appelait de ses v?ux un État pluri-ethnique tandis que Karadzic rêvait sa Grande Serbie orthodoxe. Aujourd’hui, le premier dort en paix, le deuxième ne dormira plus… en paix.

Jamel Heni

Jamelheni@netcourrier.com

Notes

1 – Accords issus des négociations entre le président serbe Slobodan Milosevic, croate Franjo Todman et bosniaque Alija Izetbegovic, novembre 1995, dans la base aérienne de Wright-Patterson, près de Dayton, dans l’Ohio, aux USA. Ils mettaient fin à la guerre.

2 – L’ancien président de Bosnie repose au cimetière de Kovaci à Sarajevo, aux côtés de 850 martyrs. Membre de «Mladi Muslimani» (Jeunes Musulmans), cet homme de conviction s’est battu toute sa vie pour le bien de son pays. Sa tombe est aussi humble que sa personne. Selon son souhait, ni mausolée, ni grande cérémonie. Sa seule volonté : être enterré parmi les martyrs. Sur sa pierre tombale, pas de titre honorifique, mais uniquement son nom et prénom. Il n’est en rien précisé qu’il a été président, ni qu’il a combattu pour son pays, mais seulement «Abdullah» (Serviteur d’Allah).

Fais ce que dois, L’expression (Tunisie) 11 juillet 2008

Jeudi 7 août 2008

Fais ce que dois, L'expression (Tunisie)     11 juillet 2008 dans Politique Etrangère Hubert-Vedrine-11-07-2008

Entretien: Hubert Védrine, président de l’Institut François Mitterrand

Que pense l’ancien ministre français des Affaires étrangères de l’Union européenne (présidée depuis le premier juillet par la France), de l’Union pour la Méditerranée, du monde arabe et de la Gauche française ? Notre collaborateur l’a rencontré à Paris.

«La démocratie, ce n’est pas du café instantané», il ne croyait pas si bien reprendre l’écrivain mexicain Octavio Paz: «ce n’est pas du Nescafé»! Hubert Védrine, consultant international et président de l’Institut François Mitterrand, n’en finit pas de réfléchir aux possibles, afin de surmonter les récifs de «l’Irealpolitik» et «refaire le monde» selon les règles de la Realpolitik. Il met à disposition des intéressés une approche des grandes questions du monde, un monde qu’il est possible de changer, dit-il.

Il n’a pas vraiment quitté les mocassins cuir de la politique; il officie actuellement comme consultant. Sa clause de liberté ne semble pourtant pas en pâtir, au contraire : les livres qu’il écrit conservent leur première vitalité de témoin crédible de l’époque. Critique surtout. Sa plume bien «pendue» s’attaque au clash de civilisation qu’il faut «combattre, et non nier», à la surdité de l’hyperpuissance (1) américaine, à la nostalgie gauloise et au nouveau mur de l’argent…

Ce mois de juillet le verra particulièrement prolixe: présidence française de l’Union européenne, réunion à Paris des futurs membres de l’Union pour la méditerranée, gros meetings du parti socialiste.

Union pour la méditerranée

Mais d’abord l’Union pour la Méditerranée. Quelle mouche a piqué les enfants de cette mer à vouloir faire bande à part ? Dans son rapport sur la place de la France dans le monde, soumis à Nicolas Sarkozy, il laissa entendre l’urgence d’un pôle méditerranéen. On y lit «l’Union de la Méditerranée en projet pourrait en être le cadre (un partenariat pour la modernisation politique et économique). N’oublions pas cependant qu’ils ont d’autres partenaires que nous et qu’ils ne vivent pas dans l’attente de nos propositions.» Le message semble être reçu, cinq sur cinq, plus vite qu’attendu peut-être. Et de nuancer : «L’UPM part d’un bon diagnostic. Un certain désenchantement vis-à-vis du processus de Barcelone et la volonté d’une relation plus égalitaire aussi bien dans la pratique que dans le discours. Mais la présentation très ambitieuse qui en a été faite, a donné l’impression aux partenaires allemands et espagnols, d’un projet concurrent à l’Europe. A mon sens, le Président Sarkozy, doit se résoudre à un compromis: revenir au traité de Barcelone, mais avec un esprit nouveau. C’est moins ambitieux certes, mais il faut désormais compter avec la co-présidence, le co-secrétariat. Ce partage du pouvoir permettra d’élaborer ensemble des projets, sans en référer à la commission. J’ajoute que les désaccords n’agitent pas seulement les pays de la rive nord, les pays du sud ne sont pas non plus d’accord sur certains aspects de l’UPM.»

Europe

Sait-elle ce qu’elle est et ce qu’elle veut? C’est dans ces termes qu’il posa la question européenne dans son livre ‘‘Continuer l’histoire’’ (2). L’ancien ministre des Affaires étrangères s’inscrit en faux contre un élargissement indéfini de l’Union. Il le dit clairement : «Aucun citoyen ne pourra s’identifier politiquement, culturellement, personnellement à cet ensemble gazeux, incertain et trop dilaté, à cette sorte de sous-ONU». Doute sur la Turquie, pas pour les mêmes raisons que d’autres, cependant. Il fustige des négociations marathon où «ce n’est pas se comporter correctement avec ce grand pays que de s’apprêter à le harceler des années durant sur trente-six sujets, sous prétexte de lui faire reprendre à son compte le fameux ‘‘acquis communautaire’’ en sorte de le normaliser ! Sans parler d’exigences surnuméraires inventées en cours de route». La thèse de l’entrée de la Turquie pour parer au clash des civilisation, non merci. Il ne mange pas de ce pain-là. Les pays arabes n’en oublieront pas «leurs propres griefs».

Tout en reconnaissant que l’Europe fonctionne, il n’en constate pas moins les chimères, l’absence de synthèse et de politiques étrangères concrètes, toute son «irealpolitik» en somme. Il ne manque pas de montrer le chemin, toutefois. «Supposons que les Européens définissent ensemble une ligne autre que déclaratoire, compassionnelle ou caritative dans les grandes affaires du monde, bref une vraie politique étrangère: quelles en seraient les conséquences? Les États-Unis ne pourraient plus définir seuls la position du monde occidental ni imposer toutes leurs décisions à leurs alliés. Ils seraient amenés à chercher avec les Européens des compromis… Le processus de paix israélo-palestinien aurait été relancé malgré les nombreux prétextes invoqués pour ne pas le faire et les terribles obstacles prévisibles. Avec vigilance et précaution, la discussion des Européens et des Américains aurait repris avec Téhéran comme avec tous les protagonistes des conflits du Moyen-Orient». Cela aurait rendu le monde juste et meilleur, tout ce dont rêvent les simples «gouvernés» au Nord comme au Sud. Cela continue d’être le but, selon Védrine.

Monde arabe

Le retour de la France en bonne grâce atlantiste, le service minimum sur l’Irak, les menaces sur l’Iran et les renforts en Afghanistan (700 soldats de plus), signent-ils la fin de la fameuse politique arabe de la France ? Est-ce la rupture avec un certain gaullisme anti-impérialiste ?

Védrine nous coupe pour préciser, comme il aime tant le faire. «Je parlerai plutôt de «gaullo mitterrandisme», car la politique arabe a continué après De Gaulle et c’est précisément le président Mitterrand qui a le premier évoqué la nécessité d’un État palestinien indépendant devant la Knesset israélienne. C’était déjà en 1982. Je souligne d’autre part que la nouvelle politique étrangère de la France n’a pas seulement inquiété les peuples arabes, beaucoup d’observateurs européens et français, y voyaient pour le moins une rupture. J’ai moi même remarqué un changement de cap, en s’orientant de plus en plus vers les pays du Golfe, plutôt que vers le Maghreb ou l’Orient. Mais, je ne peux pas en conclure à la fin de la politique arabe. D’ailleurs en arrivant à Israël, le président Sarkozy a dit les deux choses essentielles: un État palestinien indépendant et l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie. Il a repris langue avec la Syrie… Je crois qu’il s’inscrit malgré tout dans la continuité et qu’il n’a pas trop le choix.»

Ceux qui ne connaissent pas Hubert Védrine ou ne l’ont jamais lu doivent au moins connaître ses «constantes» sur l’affaire palestinienne. C’est clair, net et précis: «Il faut abandonner la logique des préalables qui n’est invoquée que pour éviter l’engrenage de la négociation et du compromis territorial. Si la solution des deux États est dans l’intérêt de la sécurité d’Israël, il faut arrêter d’utiliser tous les prétextes pour ne pas le faire». Plus simplement encore «fais ce que dois», comme le dit une maxime gauloise…

Gauche

Comment va la gauche? Le leadership recherché et le projet qu’on a du mal à mettre en perspective? La réponse est autrement plus évidente, rapide et sans détour. Ni «éléphant» ni «jeune» loup du parti, il a le loisir d’observer sans s’encombrer de calculs étroits et autres considérations électorales. A la Delors plutôt. Ce recul lui permet de disjoindre gauche et parti socialiste et de voir plus loin que le bout de sa lorgnette française. «La gauche française a des difficultés comme toute la gauche européenne. Même les plus modérées, les plus réformistes comme la gauche allemande, ont des difficultés à accepter le libéralisme sauvage, financiarisé. La social-démocratie ne trouve pas de compromis avec cela. Elle se trouve dans une position difficile, du point de vue des références et des programmes. Pour la gauche française, il y a justement la question du leadership à résoudre. Et ma foi c’est compliqué. Elle peine à avoir un leader de la stature de Mitterrand, ou même de Jospin. La difficulté qu’elle a à définir un projet nous ramène au même point du leadership, puisque pour trancher sur le programme il faut un grand leader ! C’est un peu le cercle vicieux. Mais en tout état de cause, la gauche est loin d’être finie, il faut se rappeler que Ségolène Royal a recueilli 47% des suffrages.»

A une question plus personnelle, de retour en politique, Hubert Védrine nous a semblé moins tranchant… En général ça commence par une hésitation!

Notes

1- Néologisme qu’il avait forgé fin des années 90 pour désigner une puissance sans précédent ni équivalent historique ou actuel

2- Éditions Fayard 2007, Format poche Flam-marion 2008.

Bio-express

Hubert Védrine est né le 31 juillet 1947 à Saint Sylvain de Bellegarde, dans la Creuse. Après Sciences Po Paris et une licence d’histoire, il entre à l’ENA dont il sort en 1974 au ministère de la Culture.

En 1981, le président François Mitterrand l’appelle à l’Elysée comme conseiller diplomatique. Il a trente quatre ans. Il devient porte-parole de l’Elysée en 1988 après la réélection de François Mitterrand, puis secrétaire général en 1991.

En 1996, il publie un ouvrage de 800 pages sur la politique étrangère de l’ancien président : ‘‘Les mondes de François Mitterrand’’.

En mai 1997, Lionel Jospin le choisit et le président Jacques Chirac le nomme ministre des Affaires étrangères, fonction qu’il conservera cinq ans jusqu’au terme de la cohabitation en mai 2002.

Alors qu’il est en fonction, il publie avec Dominique Moïsi : ‘‘Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation’’, en 2000. En 2003 il publie une compilation de ses interventions sous le titre ‘‘Face à l’hyperpuissance’’. Hubert Védrine continue de publier. Son dernier ouvrage avec Pascal Boniface illustre son universalisme: ‘‘L’Atlas du monde’’ (éd. Armand Collin-Fayard).

Propos recueillis à Paris par Jamel Heni
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